Sur un texte absent

Je crois avoir compris récemment que la lecture est moins une activité intellectuelle qu’une relation. Cette qualification étant posée, je serais par contre bien en peine d’en préciser les termes. Une relation entre qui et quoi ? C’est à peine si je parviens à déceler en moi la trace d’un échange ; par contre j’identifie très précisément l’intimité qu’elle suppose, qui se développe marginalement, dans la restriction. Sans cette attention extrême que je porte à tout ce qui touche aux conditions du plaisir, forcément plus sombres et instables que ses brèves manifestations, je n’aurais jamais isolé la lecture du domaine qui prétend la contenir et qui, cependant, ne fait que l’épuiser. Paradoxalement le langage joue ici un rôle fourbe, telle une invitation à poursuivre un chemin qu’il ne domine pas. Je ne peux m’y référer dans une conversation, avec les mots dont j’userais pour traduire une idée ou pour rapporter un événement. S’il m’arrive quelquefois de parler d’un livre, je décris rarement ma lecture sans frustration. En prenant de la distance, il me semble que, coincée entre le visible et l’invisible, elle échappe aux regards, aux représentations. Piégé dans cet état le visage est pour le monde extérieur totalement hermétique – et d’autant plus fascinant qu’il se dérobe tout en se révélant dans sa nudité. Lire c’est ne pas exister ou exister davantage, selon le sens que l’on accorde à la présence. La relation lorsqu’elle a lieu, s’anéantit aussitôt ; sa molle durée résiste à la fragmentation. Je comprends qu’on parle d’un ailleurs quand on s’abîme dans la lecture, à condition d’admettre qu’il ne s’agit ni d’un rêve ni d’une activité consciente. Entre les deux, dans une déflagration de mots et d’images, de sensations et d’interprétations, des simulacres de vie nous maintiennent en apesanteur et nous détachent de tout. D’autres  plaisirs nous jettent dans un état d’égale dépossession,  tous aboutissent au dénuement, à la solitude, signes infaillibles de la relation.

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Les textes et poèmes regroupés dans la catégorie Fractions (fragments de fiction), sont des travaux personnels compris dans un projet plus vaste qui se développe en dehors du blog.

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