Eloge de la démultiplication

« Le récit met les corps en pièces, satisfaisant la nécessité de les réifier, de les instrumentaliser. » (Catherine Millet)

Robert Rauschenberg (1925-2008), Gelée Blanche
- Occuper l'interstice entre l'art et la vie -

C’est une chose que je devrais garder à l’esprit chaque fois que, éprise d’un livre – ou d’un film – je me réjouis d’avance du plaisir que je vais prendre à en rédiger le commentaire, qu’aucun texte n’est plus difficile à écrire ni, une fois achevé, plus décevant, que celui qu’alimente une passion vive pour son objet. Et d’abord, malgré le lieu commun selon lequel on n’écrit bien que sur ce que l’on aime, l’émotion est moins bonne inspiratrice que son contraire, le détachement. En y réfléchissant, il n’est même pas nécessaire de les opposer : l’émotion, quelle que soit son intensité, est l’amorce d’un mouvement vers l’extérieur. Y succomber c’est manquer de voir, en réalité, son angle le plus puissant. Entre elle et soi, il n’y a qu’un pas – littéralement – ce pas étant aussi la condition du spectacle. Ce dédoublement, qu’il ne faut pas confondre avec sa variante pathologique, la dissociation, accroît mécaniquement le plaisir. Mais je note un fait étrange, qui me ramène à ma première constatation : le spectacle s’achève toujours avec la disparition du spectateur, et le départ feutré des témoins ; ensuite, nulle trace de rien. Aussi ces séances, pour être ravivées, ont-elles recours à la mémoire qui, comme on le sait, se contente de réinventer l’émotion à partir des faits dont elle dispose. L’instant aboli reflue dans un simulacre souvent grotesque, que l’on peut certes par défaut chérir misérablement. Mais comment, sur une base aussi dégradée, prétendre à quelque intensité que ce soit dans l’écriture ? La réponse est évidente, bien qu’inavouable : en ne cherchant pas la vérité. En produisant des artéfacts sur lesquels on ne se fait pas d’illusions, si ce n’est en leur prêtant, par un transfert un peu lâche, le même pouvoir  émotionnel que la réalité qu’ils remplacent. C’est sur cet écueil que s’échoue la volonté de donner du sens, dans un premier temps. En effet, tel le joyau d’un minerai sans éclat, je peux considérer que le sens finit par sourdre de ces altérations successives. Démonstration par mon propre exemple. Il se trouve que je peux me regarder sentir mais difficilement me sentir regardée.  D’un côté j’aiguise mes sens en les augmentant de ceux qui leur font défaut dans l’activité qui les mobilise, de l’autre, la conscience du regard d’autrui m’alarme, me repousse tout au fond de moi comme au fond d’un terrier, dont je referme aussitôt l’ouverture pour regagner la solitude de mes galeries obscures. L’alternative étant :  faire diversion, fabriquer à la minute un personnage et l’offrir en spectacle à l’œil inquisiteur (qui ne tarde pas à se fatiguer de cette mise en scène volontairement outrée). Cette parade a de loin ma préférence en ce qu’elle présente l’avantage de dissimuler l’entrée du terrier, pourvu que j’en aie l’énergie au moment voulu. Mes avatars  me surprennent ; vient un moment où nous devenons fort nombreuses – quel vertige ! De ce groupe, alors, je me retire. Prenant de la distance, je les regarde. Elles me semblent, à un ou deux détails près (invisibles à l’œil inattentif), complètes, ce sont des surfaces mobiles qui s’emboîtent, et d’ailleurs elles se raccordent les unes aux autres. Bien sûr je n’en perçois plus les détails mais je les vois se rapprocher, s’ajuster, avec précision, et fusionner. Instable et constamment modifiée, cette synthèse me révèle pourtant une ampleur de la  réalité que nul agrandissement, nulle concentration, n’auraient pu me signaler. A ce poste sensible, on l’a deviné, je ne m’attarderai pas. Depuis longtemps je suis repartie – à bonne distance. De ce processus rejaillit le sens dont je parlais, non pas d’un point fixe déterminé (idéalisme ou matérialisme), mais du mouvement complet, incessant, vertigineux qui va de réel à sa reconstruction.

***

Les textes et poèmes regroupés dans la catégorie Fractions (fragments de fiction), sont des travaux personnels compris dans un projet plus vaste qui se développe en dehors du blog.

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2 réflexions sur “Eloge de la démultiplication

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