Louis Garrel : définition de l’acteur dans sa jeunesse.

 

L’art du portrait est un exercice paradoxal, fondé sur un compromis entre le visible et l’inconnu. Si, de surcroît, le sujet est acteur, l’ambiguïté se démultiplie. Comment parler de lui ? Peut-on se permettre de l’identifier aux personnages qu’il interprète et s’abandonner à la merveilleuse confusion qui l’auréole de vies, de biographies rêvées ? Ou doit-on sèchement s’en tenir à l’homme, débarrassé de ses rôles, dénudé de ses costumes ? Ce parfait inconnu n’est guère plus qu’un fantasme constitué de propos décousus détachés de leur contexte, d’apparitions publiques parfois désincarnées. Les deux angles ont leurs limites et leurs séductions, auxquelles il faut encore ajouter l’indécence d’une démarche qui, d’une façon ou d’une autre, trahit le cinéma. Peut-être vaut-il mieux, avec un soupçon de mauvaise foi,  poser la question autrement. S’intéresser aux fins – au plaisir – plutôt qu’à la légitimité. Si l’acteur est un corps qui relie la fiction au réel, il n’en reste pas moins fondamentalement  un étranger. Dès lors, quelle validité peut avoir un discours sur un être aussi insaisissable ? A toutes ces décourageantes apories, Louis Garrel apporte lui-même une réponse – et c’est l’évidence même.

Il s’agit d’une longue interview, publiée en été 2008 dans Les Cahiers du Cinéma, où l’on voit qu’en douze pages, Louis Garrel n’évoque pas d’autre sujet que son travail, et finit par ne parler, en toute logique, que du métier d’acteur. Le problème de la pertinence ne se pose dès lors, plus du tout. La finalité de toute critique – augmenter l’œuvre initiale d’une lecture subjective – correspond à celle du dialogue avec l’artiste, qui est d’acquérir des connaissances techniques. Cela, Louis Garrel le comprend profondément, et même, il le revendique. Ce positionnement n’est pas sans rapport avec l’ambiguïté de son cheminement personnel. En effet, Louis Garrel appartient, au propre et au figuré, à une famille de cinéma. Du côté paternel, un réalisateur, Philippe, qu’il désigne d’ailleurs par son prénom, et un acteur Maurice, son grand-père ; du côté maternel, l’actrice Brigitte Sy. A la frontière entre famille de sang et famille symbolique, son parrain, Jean-Pierre Léaud, est une des figures les plus marquantes de la Nouvelle Vague. Louis Garrel est né en 1983, mais on pourrait facilement l’antidater, comme si, au sein d’une famille si particulière, il se devait non pas d’assurer la relève, mais d’immortaliser le passé en lui sacrifiant sa jeunesse. Il figure très jeune dans les films de son père ; cette passation incestueuse atteint sa plénitude dans le diptyque « Les amants réguliers » et « La frontière de l’aube ». L’éducation de Louis se fait donc sur les planches et les plateaux, territoires certainement plus attractifs qu’un système scolaire qu’il ne suivra pas jusqu’au bac, préférant s’inscrire en cours d’art dramatique puis au Conservatoire. Cette formation est significative de son caractère. Employé très jeune au cinéma, engagé dans les activités théâtrales de son lycée, rien ne l’oblige à s’embarrasser d’un apprentissage difficile, exigeant voire potentiellement dévalorisant et, acteur instinctif, de risquer de perdre son naturel éblouissant par la remise en question de ses qualités propres.

Il se trouve que le naturel l’intéresse très peu. Ses admirations, nombreuses et enthousiastes, le portent à étudier les autres acteurs. Comment construit-on un rôle ? Intellectuellement ou physiquement ? Les techniques variées, parfois théorisées, telle l’incontournable Méthode ou « La formation de l’acteur » de Stanislavski, parfois liées à un seul individu, sont passées systématiquement en revue, analysées, expérimentées. Face à ce savoir, Louis Garrel est d’un éclectisme gourmand, curieux, touche-à-tout, impatient – mais à mille lieues de la maîtrise. Son avidité le rend forcément critique vis-à-vis du système français, axé presque exclusivement sur le théâtre, négligeant, en matière de jeu, les spécificités du cinéma. Antithèse de l’enfant privilégié par sa naissance, Louis Garrel magnifie l’invention, la création, prêtant peu de foi à l’inné, passionné de l’acquis. Ceci transparaît assez peu dans sa filmographie. Car ce qu’il donne à voir – jusqu’à présent – c’est un jeune homme toujours pareil à lui-même, à deux doigts de la caricature. Certes, son visage et sa chevelure semblent difficiles à effacer. Ni « gueule » d’acteur ni bellâtre interchangeable, ses traits sont néanmoins trop marqués pour inviter aux masques. Par comparaison, le visage de Johnny Depp, acteur caméléon qu’il cite en exemple, est d’une neutralité telle que son potentiel mimétique est quasiment illimité. Après, il n’y a pas seulement le visage. La tenue de Louis Garrel se compose invariablement d’une chemise blanche sur un pantalon sombre. Son débit de parole, caractéristique lui aussi, se distingue par un marmonnement assez inintelligible dû à une tendance inexplicable à se fourrer les doigts en bouche. Persistance du stade oral, peut-être confirmée par l’exposition du corps, curieux mélange de sensualité juvénile et d’arlequinade asexuée : hautes jambes légèrement désarticulées, pas traînant, tête baissée, yeux lancés au ciel, attitude de nonchalance extrême brusquement rompue par quelque danse improvisée, totalement impromptue et touchante comme les célèbres chorégraphies de Charlot. Louis Garrel est reconnaissable. Impossible de savoir à quel point ce personnage-là est déjà construit, s’il se construit pour lui-même ou pour le cinéma, impossible de prévoir s’il peut également être déconstruit.

Aussi finit-il par avouer une certaine impuissance dans la composition de ses rôles. Jeune encore, il a le temps, et cette marge ajoutée à la volonté d’apprendre, relativise quelque peu son aliénation au réalisateur. « Je suis toujours le porte-parole du metteur en scène. Plus ou moins. Je fonctionne selon une identification un peu étrange avec lui. Je ne suis pas encore assez calé pour construire des personnages. Physiquement je n’arrive pas encore à me débloquer. » (Cahiers du Cinéma, été 2008). C’est dans cette immaturité, ce vide de jeu, que vient se glisser l’inné ; il resurgit dans l’abandon du corps à une époque révolue. Si le qualificatif « inactuel » revient si souvent à son propos, c’est que son cinéma n’est pas d’aujourd’hui et qu’il incarne une utopie. Il y a, bien évidemment, mai 68, brasier des films « Les innocents » de Bertolucci, et « Les amants réguliers » de Philippe Garrel. Mais l’anachronisme n’est pas forcément lié au contexte du film, puisque le cinéma de Christophe Honoré, qui est, avec son père, l’autre réalisateur de prédilection, s’ancre dans le présent. « La belle personne », transposition de « la princesse de Clèves » actualise l’intrigue mais presque pas les personnages. Quant à « Dans Paris » et « Les chansons d’amour »,  leur présent baigne dans une atmosphère proche de la Nouvelle Vague que Louis Garrel prolonge naturellement par une désinvolture poétique inspirée de Jean-Pierre Léaud. Son attitude embrasse gaiement les contraires :  légèreté mélancolique, gravité souriante, profondeur à fleur de peau – c’est la synthèse du clown triste. Enfin et surtout, il y a les films de son père, pour lequel Louis devient ce François en noir et blanc à l’aura sublimée par la photographie. Romantique dans ses faiblesses, il devient figure de style par ce décalage permanent qui le tient à l’écart de la fiction même qui le convoque. Un mélange insolite de présence et d’absence, un corps dépossédé qui culmine dans le suicide. Pour François, il n’est pas d’issue, ni dans la réalité ni, désormais, dans la fiction : l’utopie ne peut que s’anéantir. Pour Louis par contre, fort de cette place, hors du temps, qu’il occupe dans le cinéma, les possibles sont innombrables. Seulement c’est à lui de les inventer.

(Article publié dans la Sélec, Hors-Série FIFF, octobre 2009)

Précédemment sur Louis Garrel :

Les chansons d’amour

La belle personne

La frontière de l’aube

Choisir d’aimer

Non ma fille, tu n’iras pas danser

Petit tailleur

Films de Louis Garrel disponibles à la Médiathèque

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s