Ses noirs me désemparent

Dans l’incertitude, les questions se donnent comme des indices. Elles formulent un désir de repères, et c’est déjà mieux que la détresse. En visitant la rétrospective Soulages, je ne cesse de m’interroger, non par défiance plutôt par défaut. Le noir est-il vide ou saturé – saturé de choses ou de pensées ? Où se placer ? De face, en retrait, dedans, dehors ? Qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que j’en pense ? Des questions pour se remettre en mouvement, circuler, secouer la torpeur. Une façon de quitter les salles d’exposition en évitant d’écarquiller les yeux sur le ciel – bleu – d’affronter l’aberrante diversité des couleurs. Cela pour se rassurer, ensuite, après les questions qui ne valent rien, les zones noires réapparaissent, mobiles dans le souvenir et différentes, comme si elles avaient quitté les murs, les angles droits, l’espace assigné – une contamination. D’ailleurs c’est un peintre que je connais mal, Soulages. Mais je peux parler de cette persistance rétinienne du noir. Sur les toiles anciennes, il y a toujours beaucoup de repères – dessin, couleurs, narration. Dans l’ignorance du peintre et de ses intentions, on peut admirer, selon ses goûts, un trait, une ressemblance, une maîtrise. Naturellement ces représentations coïncident avec un imaginaire qu’elles alimentent, les images entrent en résonance les unes avec les autres de façon homogène. Cette familiarité est réconfortante. L’art moderne offre peu de référents, il désempare. Ainsi les vastes panneaux qui constituent l’œuvre de Soulages sont-ils tous plus ou moins noirs. Cela commence par quelques traits dynamiques qui évoquent, peut-être, des calligraphies chinoises, mais ces signes s’estompent assez tôt, le noir s’étend et le blanc, relégué aux interstices, finit par disparaître totalement. Il ne reste que le noir. La surexposition risque alors de le priver de toute valeur, de son identité. Sombre il émet une étrange lumière, opaque il se transforme en miroir : l’absolu abolit le sens. Désormais multiple, il se fragilise, se casse, se creuse, s’approfondit, ou plutôt non, il jaillit, s’allège, danse et glisse par couches huileuses presque voluptueusement. Très vite (comme l’œil s’habitue à l’obscurité et l’imagination pallie l’aveuglement), les nuances ressortent avec force. La texture, la densité, l’espace : voilà, on cherche encore du sens, on rentre dans la matière. On subit les tentations successives du narcissisme, de la métaphysique L’austérité se révèle profuse et ce qui, a priori, peut sembler facile, (quelle technique là-dedans ?), prend une ampleur et une densité étonnantes. Sur le moment, au milieu de ces larges panneaux noirs, j’ai l’impression d’étouffer. Il m’est impossible de rester neutre, d’autant que, en prenant du recul, ma situation  semble absurde : un musée, des visiteurs, des tableaux. Eléments, dimensions antagonistes. Mais semblable au soleil qui, au fond de l’œil, persiste en phosphènes, la noirceur de Soulages imprime des taches noires dans la mémoire qui, longtemps après, lui donnent enfin raison.

Soulages, Centre Pompidou du 14 octobre 2009 au 08 mars 2010.

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