Lorsque nous vivions ensemble (1)

Quelque chose avait dû attirer mon regard, le dessin de la couverture, le sourire radieux de la jeune femme, ses bras levés, la formidable légèreté du geste, et l’homme derrière elle, son visage à demi-caché, surtout sa position par rapport à elle, détaché mais déployé tout autour, et leurs corps formant un point d’intersection dans l’espace, ou le titre Lorsque nous vivions ensemble, l’emploi nostalgique du passé, l’exclusion insidieuse de l’avenir, comme si la limite avait déjà été posée depuis longtemps, et enfin, ce nous qui semblait m’inclure. C’est peut-être le Livre, ai-je pensé en m’éloignant, car c’est toujours le Livre que je recherche, livre après livre, dispersé, incomplet, énigme de fragments que je passerai ma vie à recomposer, pièce par pièce. Ce jour-là je suis partie les mains vides. Aussitôt mon hésitation m’est apparue comme une erreur:  j’imaginais tout ce que ce livre pouvait être pour moi. C’est ainsi que la déception advient : mon désir est trop grand pour ce qu’un livre peut raisonnablement m’offrir. (La sincérité me force ici à reconnaître que c’est sans doute à moi seule d’écrire le livre tant désiré). La semaine suivante je retournai l’acheter. Dès les premières pages j’ai su que cette fois-ci je ne m’étais pas trompée. J’aurais pu le dévorer, je crois, en quelques heures, mais l’émotion me brouillait la vue, et j’étais bien décidée à savourer mon plaisir. Aujourd’hui, alors que je viens d’achever le premier tome, la perspective des deux volumes qu’il me reste encore à découvrir apaise mon inquiétude. Parce que refermer un livre aimé signifie quitter une vie heureuse et, là s’arrête mon récit commence celui du livre.

Cette vie heureuse, Kyôko et Jirô sont loin de la connaître. Comme une série de diapositives un peu désuètes, ou plutôt, comme des petits films à l’image tremblante, le livre exhume des instantanés mémoriels de deux amoureux dans le Japon des années 70. Leur précarité – financière et sentimentale –  génère des tensions qu’attise la dissimulation à laquelle le « concubinage » les contraint. Si leur amour, absolu,  exclusif et passionné, correspond à un idéal romantique, la violence qu’il engendre et par laquelle il s’exprime le fait basculer dans une inquiétude, dans un malaise qui, à mon sens, sont davantage le vrai sujet du livre. Les scènes du quotidien sont marquées par de multiples digressions, qui dénoncent autant l’isolement du couple qu’elles ne reflètent, par analogie, l’état moral de la société japonaise. Tout se passe comme si, dans le confinement amoureux, ils rejouaient une sauvagerie socialement prégnante mais refoulée. Cris, disputes, larmes, menaces et violences physiques exultent dans le sexe, l’étreinte n’étant elle-même que le prolongement intense et ambigu d’un combat incessant. Ça et là, le monde extérieur fait irruption, rencontres, événements insolites, intrigues et passades. D’acteurs les amoureux deviennent témoins et ce qu’ils voient n’est encore que cruauté, maladie, mort. Un vieux poète pédophile assouvit ses fantasmes sur une poupée, un jeune garçon incestueux capture et tue les oiseaux, une femme possessive abat le couvercle d’un piano sur les doigts de son amant musicien…  Et ce monde-là, lorsqu’il se retire, persiste en amertume comme un spectre ; on se demande – on doute de  la réalité de ces histoires atroces. Peut-être n’est-ce là que fantasmes d’amoureux, ou à l’inverse, Kyôko et Jirô ne sont-ils eux-mêmes que le rêve fiévreux d’un monde en souffrance…

Un regard distrait ne perçoit qu’un dessin classique, dans les normes – maîtrisé, soigné, facilement déterministe, conventionnel. En insistant, on décèle une virtuosité, un trait équivoque, oblique. La mise en page est, sans surprise, très cinématographique. L’incidence du mouvement sur les plans successifs les fractionnent, pour une scène donnée, en angles de vue simultanés portés par l’alternance des focales. Le résultat compose des séquences vertigineuses où la forme rejoint le fond avec une exactitude bouleversante. Dans une autre dimension, l’immensité se déploie, parachève par sa présence altière une harmonie ironique, faite de silence, de durée, de vide peuplés de minuscules vies humaines. L’image équilibre la représentation des mondes – celui, éprouvant et fébrile, des amoureux, à côté la société malade, et en surplomb, la nature, sublime et indifférente. Sur le même principe, le texte se compose de différents types de discours qui, dans l’espace de la conscience, signalent une démultiplication des perspectives. Échanges directs, succincts et aussi dérisoires que peuvent l’être les mots de tous les jours, blancs, onomatopées, quelques réflexions, et surtout, de très loin, des poèmes ou des sentences poétiques qui stagnent comme des commentaires neutres, que personne n’entend : L’amour se présente toujours comme un ensemble de fautes / S’il est beau malgré tout…/ … c’est certainement parce que les fautes commises par l’homme et la femme sont belles. / Et si l’amour se termine toujours par des larmes… /… c’est certainement parce que l’amour lui-même est un réservoir de larmes / Le gîte de l’amour lorsque nous vivions ensemble.

Kazuo Kamimura (1940-1986), « Lorsque nous vivions ensemble » (volume 1), Kana, 2009 pour la traduction.

La suite : Lorsque nous vivions ensemble (2)

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2 réflexions sur “Lorsque nous vivions ensemble (1)

  1. Le Livre ?

    « La lecture est au seuil de la vie spirituelle ; elle ne la constitue pas. »
    Marcel Proust

  2. Pingback: Lorsque nous vivions ensemble (2) « Rue des Douradores

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