Le monde illimité des rieurs

Pollock, Number One (1948)

« Nous ne pouvons découvrir qu’en autrui comment dispose de nous l’exubérance légère des choses. A peine saisissons-nous la vanité de notre opposition que nous sommes emportés par le mouvement ; il suffit que nous cessions de nous opposer, nous communiquons avec le monde illimité des rieurs. Mais nous communiquons sans angoisse, pleins de joie, imaginant ne pas donner prise nous-mêmes au mouvement qui disposera pourtant de nous, quelque jour, avec une rigueur définitive.

« Sans nul doute, le rieur est lui-même risible et, dans le sens profond, plus que sa victime, mais il importe peu qu’une faible erreur – un glissement – déverse la joie au royaume du rire. Ce qui rejette les hommes de leur isolement vide et les mêle aux mouvements illimités – par quoi ils communiquent entre eux, précipités avec bruit l’un vers l’autre comme les flots – ne pourrait être que la mort si l’horreur de ce moi qui s’est replié sur lui-même était poussée à des conséquences logiques. La conscience d’une réalité extérieure – tumultueuse et déchirante – qui naît dans les replis de la conscience de soi – demande à l’homme d’apercevoir la vanité de ces replis – de les « savoir » dans un pressentiment, déjà détruits – mais elle demande aussi qu’ils durent. L’écume qu’elle est au sommet de la vague demande ce glissement incessant… »

Georges Bataille, « L’expérience intérieure ».

Rarement  livre ne m’aura autant divisée que celui-ci. Tantôt ravie, emportée par les fulgurances d’une pensée visionnaire, subjuguée par la phrase tortueuse mais précise,  aiguisée d’un énoncé cruel et cependant voluptueuse  dans la façon dont elle se donne, je parcours les pages avec une fièvre  qui m’oblige sans cesse à  revenir en arrière, alors même que je me trouve déjà à l’intérieur du texte, dans son corps, et que la compréhension intime que j’en ai me dispense réellement d’en avoir une intelligence critique. Tantôt c’est le contraire qui se produit. Le livre me tombe des mains, me fâche, me dégoûte. La contradiction est-elle en moi ou dans le livre ? Impossible de décider.  Seules la profondeur de jugement de l’auteur, et son incontestable érudition, semblent à mes yeux le préserver de la folie furieuse, et je voudrais faire taire son délire, déchirer ce vocabulaire pompeusement doloriste, cette infecte complaisance masochiste qui étouffe l’intelligence, qui l’étrangle avec son pathos inutile et entrave sa progression. (Aussi va-t-il jusqu’à afficher, en italiques, ses ruptures, ses crises. Il  brise le plan dès que possible, la structure ne vacille pas, elle n’a pas lieu – autant dire que cet autosabotage me plaît infiniment). Suivant le désordre du livre, ma lecture est dépourvue de nuances, accidentée, haut, bas – dents de scie. Ce qui me met en colère, ce n’est pas, au premier degré,  la promotion de la souffrance – cela, je l’ai souvent rencontré ailleurs avant de passer mon chemin – mais le fait que cette vaine affliction prenne la place d’une pensée saine, adroite et surprenante, capable de se déployer au-delà de ce que j’attends, de ce que j’imagine même, alors oui, ma colère est à hauteur de la déception. – Ou devrais-je en rire?


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