Antichrist : conjurer la femme en sorcière.

A propos d' »Antichrist », Lars VON  TRIER, avec Charlotte Gainsbourg et Willem Dafoe (DVD M6, 2008 – durée 109′)

La sorcière et les trois mendiants

Une idée folle, une idée grotesque,une répulsion qui n’engage a priori que l’auteur, par la force d’un transfert sur actrice, devient un corps, une femme, devient une forme visible, sensible, réactive. A ce stade, on ne peut s’empêcher de regarder, de planter l’œil au milieu de la scène tout en maintenant une distance (critique) de sécurité.  Plus que la violence ou l’hystérie, c’est la possibilité même d’une telle extériorisation qui dérange, ce qu’elle offre pour irriguer jusqu’à l’extrême un personnage improbable, le fantasme d’un réalisateur bizarre qui, de film en film, se crucifie à la femme, ou plutôt crucifie son idée de la femme. Breaking the waves, Dancer in the dark, Dogville : les très douces, les très belles, elles n’existent que par la souffrance, le sacrifice, l’agonie,  en échange de quoi, pour qui, pour rien, juste une poignée d’hommes forcément vicieux, et quelques autres forcément lâches. Humanité cruelle et marécageuse, le Mal sans le Bien, la Femme brûlée vive et cependant brûlante – l’homme succombe et déchoit, Ève toujours se renouvelle.  Antichrist fait progresser l’obsession : on serait presque soulagé si ce n’était, au final, pire qu’avant. Voici enfin qu’elle  s’expose sous son jour véritable : la femme est une sorcière.  La pureté, la noblesse, la peau  blanche,  la grâce et la caresse sont des leurres de prédatrice. Avide de sang, souterraine,  castratrice et enfanticide, de l’homme elle fait jaillir la bête, la sorcière, amie de la nature néfaste, chair concupiscente et mortifère.  Lars Von Tier assume enfin sa terreur. Il ne prétend plus, pendant les trois quarts du film, élever un idéal pour ensuite le souiller de mille manières épuisantes, ici il vomit l’effroi et filme son héroïne dans tous ses états, nue, en transe, violente et rusée. Le problème c’est qu’il n’y arrive pas. Si le film tout entier n’était que la projection de son psychisme, sans doute serait-il (encore plus) irregardable, mais il serait beau. Quelque chose comme Les chants de Maldoror, un déchaînement de cruauté, atroce et pleinement ressenti. Au lieu de quoi, il s’administre comme antidotes des points de vue extérieurs débilitants: psychologie de midinette (véhiculée par l’homme en guise de rationalité), enluminures de pacotille, paganisme moyen-âgeux, religion freudienne, etc. Qu’a-t-il besoin de cet appui théorique, de cet habillage artificiel, ridicule qui l’affaiblit et le fait régresser à une mascarade de série B ? C’est dommage car je crois qu’il y a chez Lars Von Trier une réelle démiurgie des profondeurs, un projet sans doute insupportable plus encore pour lui-même que pour son public. Reste la fascination de la reprise opérée par Charlotte Gainsbourg. Il faut voir comme elle s’empare de son personnage…  Sa performance accuse la faiblesse du réalisateur et restitue, en partie,  ce qu’Antichrist aurait pu devenir si Lars Von Trier ne s’était pas réfugié dans la voie superficielle des pseudo-références, et qu’il avait osé livrer son imaginaire, s’imposer cette même nudité qu’il exige, à raison, de son actrice.

« Antichrist », Lars VON  TRIER

Filmographie de Lars Von Trier

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6 réflexions sur “Antichrist : conjurer la femme en sorcière.

  1. Bonjour,

    Je ne sais pas si le procès qui est fait à Von Trier est parfaitement justifié. Sa misogynie s’étalerait dans le film, lit-on partout.
    Mais au fond, doit-on véritablement généraliser cette curieuse histoire qui vire au film d’horreur ? Et décréter que dans l’imaginaire de Von Trier la femme et le mal sont liés ? Ne peut-on tout simplement (et un peu naïvement) considérer qu’il s’agit d’un film malade, où le réalisateur invente un personnage négatif de femme sans pourtant vouloir parler de la « femme en général » ?

    Antichrist au fond, ressemble à beaucoup de films d’horreur, sauf qu’ici le supplicié est un homme et son bourreau une femme. Von Trier inverse le rapport de force habituel. Et filme avec une certaine complaisance et tout son habituelle panoplie de martyr chrétien, une sorte de film impossible, à moitié raté, à moitié convainquant. Où on a presque envie de rire au pire moment (la scène des ciseaux).

    Sérieusement, je ne suis pas certain qu’il soit justifié d’accuser Von Trier de penser que la femme est le mal, qu’elle est l’antéchrist ! Sauf peut-être dans l’invraisemblable plan final où des fantômes de femmes descendent de la montagne, suggérant que le monde est peuplé de sorcières…Mais bon, même ce plan peut être vu comme une pure vision esthétique dénuée de sens.

    Voilà pour mon opinion au sujet de ce film très bancal, presque indéfendable et où effectivement Charlotte Gainsbourg est assez fascinante, en ce qu’elle donne vraiment beaucoup et éclipse complétement son partenaire, le pourtant assez génial William Dafoe.
    Bien à vous.

  2. Excusez-moi, j’ai écrit un peu vite et le message précédent est embrouillé
    Alors voici une autre option d’interprétation : Antichrist est un film sur les succubes.
    Qui change assez radicalement de la vision idéalisée de la femme que le cinéma présente habituellement. Et Lars Von Trier a été mordu…

  3. Mon interprétation se fonde sur la récurrence du féminin chez LVT, pas un cas unique dans Antichrist mais davantage un aboutissement. C’est ma lecture personnelle bien sûr, rien de plus (je ne me suis pas amusée à faire des recherches sur le sujet), mais je reste persuadée que LVT s’identifie en quelque sorte à ses personnages féminins. Dès lors, la question de la misogynie est déplacée. Et la faiblesse du personnage masculin s’explique en ce qu’il est construit, à l’inverse du féminin qui est ressenti.
    Quant à l’option succubes – c’est tout le bien que je lui souhaite.
    Difficile de se faire une opinion tranchée, à moins d’éprouver un rejet viscéral (ce qui n’est pas mon cas). Certains plans m’ont semblé d’une grande beauté, d’autres m’ont fait rire…
    Pour ce qui est d’un possible détournement de film d’horreur, c’est aussi du déjà-vu. Il y a ce film asiatique (« Audition ») où l’on peut voir une jeune femme toute mignonne se transformer en monstre sanguinaire… La vieille histoire de l’ange / démon – rien de très original.

    Quoi qu’il en soit, c’est toujours un plaisir de vous voir ici.

  4. Merci de l’accueil !
    Audition, un film pas original ? Mon dieu, qu’est-ce qui peut bien l’être si celui-là ne l’est pas. Dans le registre insoutenable, on peut difficilement aller plus loin.

    Pour Audition, j’ai une interprétation très personnelle. C’est un film d’amour qui vise à montrer son impossibilité et la douleur créée par son absence. La femme qui torture en réalité est l’expression du désir inassouvi. Vous comprenez ?
    C’est un film sur la passion qui n’a pas lieu…

    Un peu comme chez Duras, où l’amour est toujours intimement lié à la douleur, voire à la folie. Le célèbre « tu me fais du mal, tu me fais du bien » d’Hiroshima…

    Bon, je vous laisse , je reçois Bresson et Rosselini pour l’apéro, on va regarder un Billy Wilder tous les trois.

  5. Moi je veux bien tout ce que vous voulez pour « Audition », parce que en ce qui me concerne, ça m’a complètement traumatisée (j’étais – plus – jeune, pas avertie). Je garde en mémoire le joli son que la jeune femme émet quand elle enfonce les aiguilles ; de temps en temps je suis même tentée de me le réapproprier. Sérieusement, le couplet amour / souffrance, ça fonctionne toujours, je préfère voir ce que cache réellement la mise en scène de la douleur. Hum, on dirait que, pour ma part, c’est avec Lacan que je vais partager quelque collation :-)

  6. Pingback: Perfection et obstructions « Rue des Douradores

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