Paysages étagés, triangle d’incertitude

En écoutant « Le Triangle d’Incertitude », Cécile Le Prado

C’est étrange comme un paysage peut en recouvrir un autre sans se confondre à lui, étage mental supplémentaire venant s’ajouter aux précédent dans un continuel processus de superposition, suis-je jamais pleinement à l’endroit où je pense me trouver ? Et c’est étrange comme un paysage musical se déplie sans entrave dans l’espace confiné, dans l’étriqué, le restreint du quotidien, comme il interrompt naturellement ce que je fais, même si ce faire consiste en l’écoute de cet unique paysage musical, étrange cet irréductible décalage entre l’écoute, l’objet sonore et le devenir de cet objet en moi. Manque de rigueur et dissipation révélés me tranquillisent : je peux parfois produire un refuge contre  l’angoisse que je fabrique ailleurs, même si l’inverse est aussi vrai, sinon plus fréquent. Aussi je m’engouffre avec sérénité dans cette eau, j’embarque sur les esquifs ou sur les paquebots, j’approfondis l’obscur parmi les poissons étonnés, en esquivant algues et  filets, jamais je n’étouffe, jamais je ne reprends souffle. Ils parlent toutes les langues, les marins incertains, ils traînent de lourds cordages et connaissent la géographie des mers du passé, leurs voix me rappellent ces histoires lues il y a longtemps, de périples et de pirates, les îles nombreuses autour de mon lit, tropicales ou nordiques, désertes ou colonisées, les Robinson sentant le vieux cuir et la terre, les fruits robustes et les plantes monstrueusement hautes, le sable et le désir jusqu’aux Circé, les sortilèges et les rituels inquiétants, la sauvagerie et la disparition… Si le froid m’étreint, je cède ; si la vague m’engloutit, elle me berce ; si j’échoue, le coma me va comme un rêve. Le paysage sonore développe l’intervalle qui me sépare de l’instant, défait l’illusion de participer, d’être comprise dans le cercle homogène qui clôt le corps autour de la sensation, brassant, mêlant le dedans et le dehors en ce qu’il se ressemblent et toujours se rassemblent. Ici l’océan ouvre l’abîme, l’océan de sons vient creuser mon absence, me repeupler là où je ne suis pas, là où je voyage à longueur de temps. L’océan grandit, il me répond, réveille la mémoire, l’inconsciente surtout la fictive, la saveur particulière du jamais vécu. Qu’importe si ce que je vois n’est pas ce qu’elle a vu, elle, si mon triangle d’incertitude diffère de son triangle d’incertitude – le triangle n’est-il pas la figure féminine qui signifie et désigne l’ambiguïté du genre –  qu’importe si ce que je vois c’est précisément ce qu’elle a vu, lorsqu’elle transformait en secret les bruits collectés. La captation du vivant trahit sa fragilité, l’art annonce la mort en la dérobant. Comme la lumière des étoiles éteintes quand elles me sont enfin visibles, ce que j’entends n’existe plus, mais des traces naît une différence, un monde modulé, ondoyant, sensuel, palpitant, une onde qui, adressée à moi ou à d’autres se réécrit indéfiniment, alchimie de la matière analogue et de la matière singulière.

« Le Triangle d’Incertitude », Cécile Le Prado

Cécile Le Prado (1956) : biographie sur le site de l’Ircam

(photo de Vincent)

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