Yterce qui sans être fou

Alexandre YTERCE, « Guerres », Motus -> Acousma, 2006

Alexandre Yterce : Ensemble des cylindres - Commencements rythmes

Rehaussé d’une initiale bifide, le nom d’Alexandre Yterce s’agrège aux ombres de Lautréamont, Poe, Baudelaire, Cioran, ou encore Artaud – lequel, hantise tutélaire, distille encore aujourd’hui sa nécessaire cruauté. Ni représentation ni construction, le monde d’Alexandre Yterce est souffert, transpiré, hurlé, épanché dans l’horreur. Investissant la vie par son revers nauséabond, son œuvre ne connaît que la nuit, et les sous-sols que le soleil n’atteint jamais. La poésie décadente de Baudelaire ou les imprécations rageuses de Cioran se trouvent avec lui étrangement retournées : le sinistre sans le signifié, l’effet sans le procès, le feu sans la matière. Ce qu’il baptise « dramaphonie »  ressemble à un hurlement sans objet. Alexandre Yterce ne serait-il que l’esthète d’un sombre solipsisme ? Sans doute, et l’homogénéité de son œuvre – théâtre, musique, peinture, photographie – dont la violence tient davantage de la volonté ou de la pose que de l’expérience, n’est pas là pour démentir ce soupçon. De telles mises en scène trahissent l’adolescence du jugement : dépourvu d’ironie, il se referme, maussade, aussi peu critique envers lui-même que fâché contre le monde entier. Une grande émotion fait-elle nécessairement une grande tragédie ?  Sa fièvre autoritaire réclame l’adhésion totale du public, et se donne toujours raison. C’est encombré, chez Yterce, trop nombreux sont les intermédiaires entre l’artiste et sa création, quoique celle-ci, formellement, ne manque pas de puissance. Inscrit dans les canaux sinueux de la poésie sonore, voie ouverte entre autres par Henri Chopin (présent dans « Clarté »), son théâtre musical sectionne le texte, le meurtrit, le recouvre enfin de compositions instrumentales, vocales et concrètes qui, d‘une certaine façon, le régénèrent. La voix est organique, balbutiante ou déformée ; instrumentalisée, elle se dissout dans un labyrinthe de sons, s’étrangle dans son environnement, au point de se dire plutôt que de dire. Telle une poésie prise au mot, littérale qui, par l’exhibition impudique de ses boyaux, ne doit plus tant recourir à la formulation qu’à l’exposition. Le fond sonore l’emporte sur l’oralité de la poésie. « Qui, sans être fou, franchit ces normes de la mesure ou se désincarne la vie ? », déclare le poète sur « Almagonie – Agonie », mais, du seul fait de sa posture, nous ne le croyons ni fou ni anormal. Comble de raffinement dandy, Yterce recherche la beauté dans ses propres blessures, quitte à en creuser de nouvelles, si celles qu’il possède ne lui suffisent pas.

Alexandre YTERCE, « Guerres »

Site d’Alexandre Yterce (en allemand (?): biographie, œuvres graphiques, revues…)

Henri Chopin en prêt public

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s