Notes de lecture (2) – mélanges

La chose ne s’est pas produite et c’est une pure hypothèse, mais je me vois encore, et je suppose, en étudiant la scène sous un angle différent de celui qu’éclaire ma mémoire, que si quelqu’un avait interrompu ma lecture, ou cet état de lecture dans lequel je me trouvais alors, j’aurais sursauté comme sous l’effet d’une violente intrusion, parce que je ne suis jamais tout entière dans ce qui est écrit, mais à mi-chemin entre le texte et le monde qu’il suscite dans mon imaginaire. Quelquefois je lis sans lire ; mon regard traverse les pages, enveloppe les phrases, éveillant des pensées sans texte. Aussi arrive-t-il qu’un geste, une voix, un bruit, viennent se planter dans l’esprit absent et le forcent à revenir en accéléré : cette reprise est une chute, une périlleuse réduction, un amoindrissement de l’être. Et si je m’étais  sentie interpellée, brusquement tirée vers la réalité – étant entendu que la brusquerie tient davantage de ma perception du monde que de sa force intrusive  –, si quelqu’un m’avait posé cette question, banale et rhétorique – qu’est-ce que tu lis – je pense que j’aurais été incapable de répondre, du moins pas aussi vite ni aussi clairement qu’attendu, la lecture étant considérée comme une activité intellectuelle reposante qui ne met certainement pas l’esprit en émoi au point que le corps soit pris de tremblements et que la respiration devienne difficile. Le livre à présent achevé, je reste avec cette impression de l’avoir lu d’une traite, ce qui est faux, objectivement, (quelle est cette partie de la mémoire qui nie d’un côté ce qu’elle veut me faire croire de l’autre ?) comme si, pendant trois jours, tout ce qui n’avait pas été le livre s’était retiré de ma mémoire vive, signifiant par là une scandaleuse inversion de hiérarchie entre la vie active et la vie intérieure. Et tout cela me dis-je pour un livre dont je ne voudrais pas s’il m’était imposé comme tel, si par hasard j’entrevoyais un résumé, si mon désir devait se fonder sur ces éléments somme toute insignifiants et dispensables que sont une histoire, des personnages, un lieu, des dialogues, c’est-à-dire autant de pièces constitutives, de briques qui me font horreur quand je les envisage séparément, une à une, détachées, isolées – mais de quoi ? De la fiction ou du réel ? ou de moi, peut-être, tout simplement. Ce que je sais, en revanche, c’est que ma répugnance pour ce qui fait un livre n’a d’égale que la jouissance pour ce qu’il me fait. Et encore, cela n’explique pas l’origine de la fièvre. Ces morceaux de roman je les vois comme des péripéties en grand nombre, un ton modulable qui épouse une multiplicité de sujets, des détails jamais pittoresques, au contraire, une altération profonde mais discrète du quotidien (ou de ce que l’on croit en connaître), des biographies nécessaires et des personnages qui le sont moins. Mais de l’intérieur, tapi au fond de moi, dans mon corps sûrement, un grouillement épais et indistinct, un peuple d’abord sous la forme d’une vapeur, une légère imprécision qui gomme les angles, recouvre chaque élément d’une buée, pour déstabiliser la narration; ça tremble, ça coule, ça déborde, tout d’un coup on ne sait plus rien : oui, les personnages évoluent, oui, ils font ce qu’ils font, mais non, ce n’est pas ça, ce n’est pas eux, une nausée, un décalage continu, de plus en plus vertigineux, une réalité amalgamée à sa propre substance, et donc forcément opaque, une viscosité prégnante qui me gagne, comme si le livre me remontait jusqu’aux yeux, jusqu’aux lèvres, et que les personnages, eux, n’étaient pas concernés. Je suis prise là-dedans, réduite à pas grand-chose, liminaire, aussitôt mélangée aux corps étrangers du livre. J’ignore si mon expérience peut être généralisée, je ne sais pas davantage s’il s’agit d’un procédé, d’une intention, renouvelable, vérifiable, quantifiable, tout ce que je peux dire c’est que, portée à une telle intensité, la lecture quitte le texte, et qu’en définitive, elle est moins une occupation qu’un alibi.

Précédemment : Notes de lectures

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