District 9

Neill BLOMKAMP, « District 9 », (Etats-Unis et Nouvelle-Zélande, Seven Sept, 2009 – durée : 112’)

S’agissant d’un film de science-fiction, la trivialité de la séquence initiale ne laisse de surprendre. Loin de toute imagerie futuriste – nuit sidérale, planètes exotiques, utopies urbaines –, c’est l’actualité immédiate qu’elle convoque. Bien que certainement motivé par les restrictions budgétaires imposées au jeune réalisateur, le respect de l’unité de lieu et de temps étonne pour un genre qui fait du déplacement spatial et temporel un topique majeur. Dans un quasi huis-clos contemporain, District 9 prend d’emblée la science-fiction à rebours en adoptant, avec une ambiguïté voulue, la forme d’un faux reportage. Le scénario développe une fiction somme toute ordinaire, si ce n’est que, basé à Johannesburg, il se charge d’un substrat historique conséquent. Suivant un procédé analogue au grotesque qui inverse les registres du comique et du sérieux, District 9 échange l’essentiel pour l’accessoire ; aussi la mémoire de l’apartheid agit-elle, dans la logique retorse du film, de façon souterraine mais déterminante. Voyons le contexte : « District 9 » est un camp de réfugiés destiné à contenir une population d’extraterrestres, dont le vaisseau a fait naufrage il y a vingt ans. Le camp divise la ville en deux zones géographiques, et par là-même, morales. A coups d’images choc, le reportage montre que l’attitude bienveillante des autorités à l’égard de ces hyper-étrangers que sont les extraterrestres, se solde par l’anarchie et l’ingratitude d’une population sale, sauvage, incontrôlable, dangereuse. Si l’aspect physique tend à définir le caractère d’une espèce, les extraterrestres méritent alors leur surnom de « crevettes », sortes de grands corps gris-bruns bizarrement articulés, couverts de mandibules et d’excroissances douteuses. Et si, d’autre part, les goûts alimentaires trahissent le niveau culturel d’un peuple, leur appétit pour le caoutchouc et la pâtée pour chats témoigne sans doute d’un degré d’évolution assez bas. Projection symbolique de cette présence indésirable, le lourd vaisseau suspendu au-dessus de Johannesburg écrase la ville de son ombre funeste. Le reportage, réalisé par le MNU, multinationale privée en charge de la gestion des extraterrestres, et, accessoirement, leader mondial dans l’industrie de l’armement, est à la fois partial et performatif. L’accent étant mis sur la crasse et la violence qui y règnent,  District 9 doit logiquement disparaître. Il suffit – c’est ce que démontre le reportage de la MNU – de  déplacer le camp en plein désert. Bien sûr, respectueuse du droit international, la relocalisation, ne se fait pas sans le consentement éclairé des intéressés. Une équipe est dépêchée sur place, dirigée par le gendre du PDG : Alex. Avec sa mise impeccable et sa raie bien dessinée, Alex fait figure de pseudo-Borat, béatement enthousiaste, ridicule de contentement. La suite des événements tient donc en grande partie de la confrontation de ces deux clichés trompeurs que sont d’une part, les « crevettes », d’autre part Alex. Le simulacre de reportage met cela très justement en évidence. A l’inverse d’un film comme Redacted, qui récupère un contenu soi-disant objectif pour créer une fiction parée de tous les attributs du réel, District 9 dispose d’une histoire farfelue et de personnages improbables sur un mode outrancier (celui du documentaire télé sensationnaliste) pour en faire ressortir la charge de réel. Formellement, les deux films procèdent d’un même collage d’interviews, captures de vidéosurveillance, vues satellitaires, images télévisées (images indirectes, médiatisées). Mais Redacted revendique dans ses ressources une littéralité que District 9 se contente, pour sa part, d’appliquer à une fiction, c’est là toute la différence : ici un prétendu réalisme qui se nie dans sa démarche ; là un humour décalé, qui, par son autonomie formelle, se distancie de ce qu’il raconte et permet un retour critique sur le réel.

De façon assez prévisible, les catégories – les zones : district 9 / ville ; humains / extraterrestres – ne  sont qualifiées que pour être mieux contestées. Le brouillage s’effectue simultanément sur plusieurs niveaux, le plus flagrant n’étant bien sûr pas le plus sensible. Le style exubérant s’offre à une lecture diégétique (narration en tant que récit), et à une lecture structurelle, fondée sur les rapports indirects que les divers éléments du film entretiennent les uns avec les autres. A cette échelle, District 9 stimule avec intelligence la critique des jugements. Prenons le cas, par exemple, du rire et du scandale. La situation des réfugiés, dépeinte avec un humour pâtée-pour-chat très réjouissant, tient du registre de l’horreur acceptée. On sait que ça se passe comme ça, on ne peut y rien changer, autant s’en moquer. Pourtant, ce rire vient à se retourner, plus tard, contre le rieur. Cette révision s’opère lorsqu’un extraterrestre découvre – par hasard – le traitement que l’on fait subir à son peuple. Il se fige, médusé, le voilà, miroir de sa propre condition, et l’effroi qui imprègne son regard met la légèreté du rire en accusation. On ne rit plus, en un coup on est jeté dans l’empathie, forme de dénonciation qui est à l’opposé de la distanciation induite par l’humour. Autre exemple : le texte passe par deux canaux principaux. A l’avant plan du reportage : Alex et ses collègues – c’est le discours officiel de la MNU, en d’autres termes la com’ de l’entreprise. A l’arrière plan, en marge du discours officiel, d’autres voix s’élèvent, et c’est une parole abondante, proliférante, à ce point démultipliée et diffractée entre les nombreux personnages que la communication effective, même entre humains et non humains, ne peut s’adresser au spectateur. On pourrait croire qu’il s’agit d’un tissu langagier purement fonctionnel, non narratif : une ambiance sonore. Or, ce texte alternatif véhicule davantage de vérité que le canal  principal : s’il n’est pas moteur de l’action, il n’en a pas moins un rôle plus subtil que celui de bruit de fond : il est critique. En effet, alors même que le reportage tend à prouver qu’il n’y a rien de commun entre les humains et les « crevettes », force est de constater la facilité avec laquelle ils communiquent entre eux, alors même qu’ils ne parlent visiblement pas la même langue. Dans le même ordre d’idées, les extraterrestres son présentés comme des créatures primaires et sauvages, mais c’est oublier la preuve la plus manifeste de leur intelligence, peut-être même de leur supériorité intellectuelle sur les humains : la technique. Il y a le vaisseau, bien sûr, mais aussi des armes ultra-puissantes qu’ils fabriquent sans peine, et dont ils ne se servent pas. Les exemples de ce type sont nombreux qui indiquent la co-présence de discours contradictoires. Aussi, derrière ce qui se voit (le film dans le film, le simulacre), il y a surtout ce qui est. Autrement dit, l’image, surface lisse, simple, binaire, idéologique, est un paravent qui cache le réel complexe, changeant, sensible. Le désordre, lui aussi apparent, qu’impose la multiplicité des écrans, le montage nerveux ou, plus directement, les volte-face des protagonistes, déjoue toute tentative d’homogénéisation du film, et ce pour deux raisons : on est forcé d’appréhender simultanément des données contradictoires et de produire sur elles notre propre jugement, mais aussi, accessoirement, cette fragmentation renvoie à notre quotidien ultra-médiatisé. Ce collage nerveux fabrique un récit qui a toute les qualités d’un excellent film d’action, l’humour en plus. Il y a même quelque chose d’E.T. ou de Wall E dans le regard de l’extraterrestre, mais cela, nous pouvons être seuls à le discerner. Les références cinématographiques ne cessent de surgir, c’est entendu, mais elles sont agencées de façon à produire une œuvre originale sans la réduire à un ensemble de citations. District 9 se distingue finalement par le fait qu’il prend sens de l’extérieur, en décalé. C’est en cela que, contrairement à certains films de science-fiction actuels qui ne posent pas tant de questions qu’ils n’y répondent eux-mêmes, par anticipation, District 9 est effectivement subversif.

Neill BLOMKAMP, « District 9 »

« Redacted », Brian De Palma

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