Les rétrécissements d’Alice

D’abord Alice décide de se faire toute petite pour filer à l’anglaise, parce qu’elle a croisé un lapin blanc et que, décidément, la redingote rouge de l’animal défie l’ennui des gens de tous les jours. De l’autre côté du miroir avec la routine s’évanouissent les repères, disparaît l’usage du familier, c’est l’économie des automatismes qui vacille sur son socle corpulent et l’on se demande alors, par exemple, comment servir le thé quand un loir se cache dans la théière. De cette Alice espiègle et futée en dérive une seconde, puis une troisième, et ainsi de suite : le prénom démultiplié perd-il son apparence ou sa substance ? Entre les deux, mieux vaut ne pas avoir à choisir son camp – choisir après tout c’est réduire – il n’empêche certaines Alice préfèrent la substance, d’autres l’apparence. Prenons cette Alice en noir et blanc, celle qu’on découvre d’abord toute pliée dans un coin, forcément moins menue qu’une brindille mais presque, petit oiseau de membres décharnés, nul doute qu’elle a opté pour l’apparence, car de substance, à vue d’œil, elle n’en a plus. Si la première Alice veille sur ses petites sœurs, avec celle-ci elle a du souci à se faire : oh, bien sûr, elle a tout pour être heureuse, des bonnes notes à l’école, un joli visage, une jolie maison… foyer de façade, fausse famille, les parents sont accaparés, stressés, désunis… Elle ne manque de rien, non ? C’est vrai, elle ne manque de rien, Alice en noir et blanc ne manque tellement de rien qu’elle ne veut plus de rien, plus d’âge, plus de forme, plus de chair, plus de sang. Alors elle arrête de se nourrir, elle se cache, se replie, écrase les reliefs (ou ce qu’il en reste), emmitoufle les cavités, siphonne,  assèche, comprime… D’une Alice à l’autre, la distorsion du réel persiste non sans un sévère appauvrissement, aller simple jusqu’au pays des Merveilles en négatif. Rétrécir  et vivre intensément, ou diminuer jusqu’à disparaître ? L’anorexie est une maladie dont le traitement n’a que trop besoin de fictions, autant ne pas l’enfermer dans un format trop démonstratif  : identification des causes, stades de développement, prise de conscience, thérapies, etc. Ici pas de mécanique, ça ne marche pas. D’ailleurs, l’anorexique produit très bien la sienne, de mécanique, capable d’enrayer celle qu’on lui impose de l’extérieur. Les médecins peuvent rationaliser et schématiser à tour de bras, l’anorexie triomphe de leurs pratiques par le vide. Prenons la tangente, inventons-lui une histoire, si possible sans rapport avec ce que racontent les médecins,  rendons-lui, à Alice,  la vie par l’imaginaire.

Sophie SCHOUKENS, « Alice ou la vie en noir et blanc », (Belgique, 2006 – durée : 15’)

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