La fin de la douleur

« Celui qui voit n’est que ce qu’il voit.
Celui qui sent n’est pas celui qui est. »
(Pessoa)

Pour l’instant mon état déglingué m’autorise à fabriquer des projets sans rien entreprendre, le plaisir de les collectionner s’ajustant à l’impossibilité de les réaliser, je propose et je dispose du seul fait que, pour une fois, les entraves ne sont pas de mon côté. Et sur ces plans inclinés, je pense à la fin de la douleur, qui n’est pas un soulagement. De la guérison  il n’y a rien à penser si ce n’est qu’avec la maladie s’éteint l’illusion des possibles. Je soupçonne qu’à force de promesses non tenues la maladie finit par étendre son territoire, mais qu’importe,  ne se rêvant pas ailleurs elle devient pour la pensée  un réceptacle. Je conçois la fin de la douleur comme l’exercice de tout ce qu’elle m’apprend, comme la combustion (noble) de la matière qu’elle dépose en moi, sous surveillance, matière cela va sans dire marécageuse, mi-physiologique mi-cérébrale, parfaitement inauthentique et littéraire. La douleur me cuit à petit feu et cependant ne laisse pas de cendres, au contraire, un bon débarras, voilà ce qu’elle brûle. Elle ne me modifie pas elle me remplit, j’ai toujours besoin d’être remplie, le problème essentiel de la vie étant le vide, vocable qui prolonge si bien d’une syllabe le premier, vie-vide comme un couple naturel, insécable (préférer le divertissement, ignorer l’assonance, etc.). Or la douleur verse dans mon cerveau des contraintes qui se transforment en idées, lesquelles à leur tour se mettent en mots, je reconnais que ce processus n’est ni systématique ni exclusivement lié à la douleur, ça tient de l’extraordinaire, c’est-à-dire de l’extraordinaire très ordinaire : déplacement, accident, rencontre et douleur –  trivialités qui produisent toutes leur matière à penser comme la sève vient aux arbres. Alors même que je voudrais ne pas dépendre d’un état d’exception pour me sentir en état de vivre, je reconnais que, de plus en plus, l’écriture tend elle-même à produire l’exception. Les rêves s’incarnent, consommés crûment, à vif encore chauds, l’œil se rétrécit, s’invertit, la conscience abroge les manques et les excédents, gravit, redescend (en réalité, elle tombe), écoute d’une oreille, traduit de l’autre, dans sa langue à elle, qui seule lui importe, la sourde oreille. A la fin de la douleur, je suis tellement à l’intérieur qu’elle prend la parole à ma place, déglinguée peut-être mais aiguisée avec la faim. Ça donne envie de séparer l’âme du corps, sans conviction, pour la forme, mais c’est du déjà vu, rien ne vient, pas l’ombre d’une image, j’ai tôt fait de les recoller ensemble, et d’expérimenter d’autres ruptures. Voilà ce que ça donne : la douleur, toujours elle, à l’extérieur : moi, à l’intérieur. Je sors, je rentre en elle, je rentre, je sors d’elle. Facile, vérifié. Il y a quelques minutes je marchais dans la rue et je ne sentais qu’elle, même pas vitrée, même pas transparente, la douleur épaisse, collante. Je me suis dit que la fin de la douleur ce serait comme se débarrasser d’un tas d’épluchures, des couches et des couches de douleur, écailles des yeux, bourdonnement des oreilles, étau du front, douleur stratifiée qu’on imagine peler (progressivement paraît-il), choir, une lamelle puis une autre, desquamer jusqu’au noyau – le lieu dit de la douleur et, en ce point précis, la fin de la douleur comme une façon de se remettre à marcher, respirer, se déployer avec indifférence et se répandre inutilement, comme avant la douleur, comme tout le monde, dans le sens des aiguilles d’une montre et faisant cercle.

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