Ma jungle

Tu te tiens au milieu de ma tête

Lion littéral vibrant lézard

De désinvolture coloniale

Alinéa paragraphe à la ligne

Tu marches tu m’arpentes tu vas à ta guise

Sans te soucier du décor

Le grenier la rue la savane

Le chemin le couloir l’antichambre

Tu déplaces les surfaces tu transperces

Les miroirs les portes les fenêtres

Voilà tu me refermes

Sur mes propres territoires

Ni lame ni glace ni fer tu ne décèles

Ni la lune ni son contraire tu avances

Arbitraire troublant verbe et culture

Les peuples inquiets

Les nomades les sédentaires

Leurs mythes leurs écritures t’indiffèrent

Hélas je m’aperçois

Que tu ne parles pas mes langues étrangères

Tu t’irrites des animaux confiants

Leur langueur réconciliée

Dans l’amnios de mes pensées

Tu les chasses affoles dévores

Des regards rouillés

T’épient te craignent te ressentent

Larmoient les blessures le sang prend la parole

L’ombre forcée te transpire

Et tu te baignes dans les rivières

Corps indifférent sourd aux vapeurs

Aux battements de mon cœur

Sous tes pieds médite mon pouls

A mesure que tu progresses

En ailleurs en au-delà

En moi

Je suis un monde réfléchi

Dont tu ne définis pas l’ampleur

Je suis agile en paysages

Féconde en apparences

Aménagées

Selon quel désir

Je sens

Tes mains dans mon cerveau

Déployées comme de hautes herbes

Qu’un grand vent vient tordre

Et je suis le vent je suis la terre

Dans laquelle tu t’enfonces

Poussière récalcitrante de ton empreinte

Après toi très cher

A pleines dents je mords ta trace

Durcie caresse concassée

Crépitement alvéolé

Méfie-toi des plantes grasses

Teintes laiteuses, coroles huileuses,

Haleine capiteuse un souffle suffit

A te hurler te vomir en sueurs

T’avaler dans l’épaisseur te mettre

En crues tempêtes raz-de-marée

Quelle ivresse dans ma tête tout peut t’arriver

Circé lettrée j’ai la faculté

D’extraire un double de toi

De t’installer dans mon cerveau

Là tu te perds tu rampes tu t’enfuis

Dans ma jungle peuples hostiles

Bêtes féroces moiteur climat

Changeant puisqu’en moi

Libre tu t’évanouis fauve en cage

Des doubles des clés des répliques j’en produis

A l’infini  tous différents, inquiétants, toujours

Insatisfaisants dans mon laboratoire je calcule

Je cherche la formule

De la chair de son mystère

Le temps passe la vie se tient

A l’extérieur le monde demeure  très loin.

***

Photo : Vincent (Cambodge, Temple de Ta Prohm)

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4 réflexions sur “Ma jungle

  1. Votre poème est réussi, je trouve. Et c’est un compliment que je fais rarement.
    Je pourrais vous expliquer pourquoi et comment, il résonne, mais il me faudrait un peu plus de temps qu’un commentaire.
    Bien à vous.

  2. Ce poème marque une évolution (presque une rupture) dans ma façon de faire, d’écrire de la poésie, je suis très très très heureuse que vous l’ayez remarqué.

  3. Oui, vous avez introduit la violence.
    C’est bien les ruptures, ça permet de se retrouver différent ou d’évoluer vers ailleurs.
    En poésie, il me semble que la rupture est le rythme même, que c’est la scansion de la phrase moderne que d’être une forme brisée…

  4. C’est intéressant, je ne pensais pas du tout à la violence, elle m’a toujours semblé tellement présente… Là n’est pas la rupture pour moi, mais je n’ai pas forcément raison…

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