Le personnage comme palimpsteste

« Bad lieutenant. Port of call New Orleans», Werner Herzog avec Nicolas Cage (USA, 2008 – durée : 2h02)

Il y a cinq ans, la ville émergeait de l’eau boueuse dans laquelle seuls les serpents semblaient prendre plaisir à barboter ; de ses veines de vieux bois suppurait une vapeur qui, s’élevant au-dessus des toits moisis, tissait un cocon d’humidité prêt à crever, à relâcher dans l’atmosphère quelque catastrophe pire que Katrina. Aujourd’hui, à part l’eau maussadement relogée dans les bayous, rien n’est à sa place : des iguanes hébétés décorent les tables, les alligators rampent jusqu’aux autoroutes, les habitants de la ville errent, fantômes réciproques sans identité fixe. Pouls irrégulier, malaise : le poison diffuse. Eh bien qu’est-ce ? La Nouvelle-Orléans ou le cerveau d’un fou ? Une ville collectivement hallucinée ? Tout cela à la fois : un film de Werner Herzog, dont la genèse remonte à l’idée vicieuse d’un producteur malin : réécrire un personnage de fiction (le fameux Bad lieutenant d’Abel Ferrara – 1992), le remettre en mains propres (ou le transmettre comme une maladie) à des réalisateurs choisis. Pour ces faux remakes, très peu de consignes – pas même celle de s’en référer à l’œuvre originale –  mais quelques directives superficielles : s’en tenir au titre, sortir de New York… Le mauvais lieutenant devient alors un concept, un palimpseste, un corps de cinéma creux dans lequel Herzog déverse une substance épaisse et mélangée. Nicolas Cage succède à Harvey Keitel: aucun rapport entre les deux, tant mieux. N’y voir que folie furieuse et absurde irrévérence serait réduire ce personnage neuf à ses actes, alors même que, à un certain degré, il n’est que décalage, hiatus entre le geste et la conséquence, entre l’intention et la manifestation, entre l’outrage et le cynisme. Quel que soit son point de départ (le plus souvent, dans la tête du lieutenant), la focale se brise et s’effondre avec fracas. C’est une profondeur de nausée : l’image reflue. Dans une ambiance de lait tourné, les assignations vacillent, le paysage urbain discontinu, entre gratte-ciel et gratte-boue, est une projection épique de l’Amérique dans l’imaginaire d’un poète asocial. Quant aux actes scandaleux, c’est du travail d’amateur, des approximations, des improvisations parfois géniales qui cependant semblent défier en ridicule toute évaluation éthique. A elle seule, la nonchalance du lieutenant discrédite le Bien et le Mal – c’est-à-dire ce manichéisme infantile dont le cinéma d’action américain fait son fonds de commerce. Vraiment il serait vain de vouloir régler le film en une équation morale, comme il serait dommage de l’en soustraire tout à fait. Quelques glissements s’imposent  dans l’interprétation, il faut parcourir divers degrés, descendre et monter sans cesse, s’intéresser à ce faux naïf de Nicolas Cage qui, complice de Herzog, réinvente brillamment le personnage.  Avec sa démarche déboulonnée et son visage tirant vers le bas, il lui donne  des galops tordus, des ruades dérisoires, des ivresses caverneuses, un rire insensé : splendide Don Quichotte urbain, ses moulins fondent dans la poudre blanche, son héroïsme pathétique ne vise qu’à sauver —  il mue fréquemment — ses propres peaux. Bad lieutenant. Port of Call New Orleans se démarque nettement des affres religieusement kitsch de Ferrara : si ces derniers sont la tasse de thé de certains, la malice de Herzog sera, dense et perfide, une liqueur ambrée. Un liquide sombre, dans la profondeur duquel frémit l’ironie des tourments. Que dans cette ville la pourriture se livre aux orgies de la décomposition, le mauvais lieutenant reçoit tête haute dos cassé les oripeaux grandioses de la gloire faussement imméritée, car il a beau être une loque de désintégrité, il renvoie courageusement à la ville son véritable reflet, ce qui mérite bien quelque honneur de pacotille. Gorgé de références cinématographiques et littéraires, grotesque et très politiquement critique, le film provoque de grands éclats de rire, certainement pas le rire délicat qui chatouille le bout des lèvres, mais le rire perfide montant du ventre qui secoue la gorge, tapisse la langue et macule les dents, voilà : un rire qui colle, insistant, chargé d’inquiétude et d’angoisse.

Werner Herzog à la médiathèque

Bad lieutenant, Abel Ferrara

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