Enfance poisseuse prégnance

Cristina COMENCINI, « La bête dans le cœur », avec Giovanna Mezzogiorno, (Italie 2005 – durée : 115’)

Réparti presque uniformément sur plusieurs personnages, le scénario de « La bête dans le cœur » laisse croire qu’il s’agit moins d’objectiver un traumatisme ou de raconter un cas particulier, que de faire usage de la métaphore dans l’élaboration d’un portrait. En adaptant pour le cinéma son propre roman, Cristina Comencini passe donc d’un exercice à l’autre, opération risquée quel que soit le talent de l’écrivain, si l’approfondissement cède à la répétition voire à l’autoparodie… N’ayant pas, en l’occurrence, lu le livre, je ne puis juger de la réussite de la transposition ; le film en revanche, malgré d’évidentes faiblesses à l’image et dans la mise en scène, offre ceci d’intéressant qu’il se développe par reflux, vers une indétermination qui en élargit la portée.

Semblable au peintre qui se livre à la pratique du dessin bien avant de saisir ses pinceaux et, prenant le temps de scruter son modèle avec attention, le soumet aux divers effets de la lumière, le cinéaste prend acte que nul sujet n’est acquis sur l’instant et que, loin de se laisser capturer, il se dévoile peu à peu, ne se révèle (s’il se révèle) qu’au terme d’un cheminement sensible. Autrement dit, en se soumettant  à l’épreuve des esquisses, le peintre détaille les nombreux visages du visage qu’il veut reproduire. Parallèlement,  il arrive que le cinéaste non content de multiplier les prises, distribue entre les personnages secondaires les différents traits, parfois contradictoires, qu’il n’a pu faire tenir ensemble sur son personnage principal. Autour de Sabina, héroïne de « La bête dans le cœur », gravite un petit monde – amant, amies, famille, fantômes du passé – ; l’intérêt que l’on porte à chacun, bien que positivement fondé, converge toujours vers la position centrale qu’occupe Sabina. Ainsi polarisée, la quête de la jeune femme (quête de sens ou de vérité ?) structure mollement l’intrigue : les rêves violents qui viennent la troubler au moment précis où se confirme une grossesse désirée, amorcent la remise en question d’un quotidien plutôt tiède qui, comme sa vie amoureuse, n’est ni satisfaisant ni insuffisant. Les personnages satellite incarnent à leur façon d’autres figures du désarroi. Pris individuellement, les rôles restent flous, envisagés ensemble, une synergie se précise, se concentre jusqu’à recomposer le portrait de Sabina et au-delà, tout simplement le portrait d’une jeune femme.

Ce traumatisme dont on attend qu’il la caractérise (on l’apprend assez vite, il s’agit d’un inceste) n’est pas, en tant que scène primitive, un trou noir dans lequel le film se résorbe. Au contraire, la reconnaissance de l’infâme blessure aiguillonne la conscience, avant de brusquement bifurquer pour se propager sur l’entourage, en changeant de nature. Ce fardeau, Sabina ne doit pas même le confier à qui que ce soit : il s’exprime par des canaux adjacents, c’est-à-dire que, tel une maladie, il subit des mutations, contamine l’environnement, agit d’autant plus sournoisement qu’il n’est pas nommé. Aussi n’est-il pas abusif de considérer qu’ici, l’inceste est avant tout la métaphore qui désigne le nœud, le monstre au fond de soi que la grossesse réveille, comme si le fœtus menaçait de prendre sa place. Sa force d’action est moins d’ordre psychologique que narratif, on pourrait presque lui substituer quelque autre événement grave enfoui dans le passé dont seule importe la valeur en tant que trace, dépôt exécrable. Le cheminement de Sabina n’est pas réellement une progression, ne peut pas l’être : l’inceste pourrit la croissance, ronge le mûrissement ; cette déception  participe d’un certain marasme, qui disperse sa chronologie dans un présent perpétuel, un puits temporel apte à tout recevoir, à tout mélanger. Ce temps plastique tient à la perception d’un être qui, soumis à l’empire de la méfiance et du dégoût, ne peut séjourner ni au-dedans de soi ni au-dehors, ne fait plus la distinction entre l’intérieur et l’extérieur. Les personnages s’additionnent, complètent les lacunes de Sabina, comme autant de digressions nécessaires à l’économie du film, dont la fonction est double : envahir, déposséder. Les destins particuliers s’emboîtent, s’annulent aussi – on comprend par là que ce  portrait vise à relativiser son sujet tant il est vain de vouloir isoler un être de son contexte, de ses fréquentations, de son histoire, et impossible de se connaître soi-même – ce que recherche Sabina –   par exclusion, en se dégageant du passé, de ses antécédents familiers, familiaux. Dès lors le titre « La bête dans le cœur », dénote l’ambivalence de l’héroïne à l’égard de sa propre perméabilité : en elle l’intime est un étranger, détestable, inamovible ; hors d’elle autrui devient une aimable extension, mais aussi –  une amère compensation.

« La bête dans le cœur », Cristina Comencini

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s