Fantasmes et tarabusts (mannequins)

« Il est des choses que nous n’osons révéler à nous-mêmes même dans le silence, même dans les rêves que nous faisons. Les fantasmes sont des sortes de mannequins situés derrière les images et les souvenirs, et par lesquels ces derniers tiennent debout. Nous leur sommes entièrement obéissants, quoique nous redoutions d’apercevoir ces armatures antiques et passablement obscènes où se concentre notre vision et qui la préforment.

Il est des structures sonores plus anciennes que ces terrificatio visuelles. Les tarabusts sont les fantasmes pour ce qui concerne les rythmes et les sons.

Comme l’audition précède la vision, comme la nuit précède le jour, les tarabusts précèdent les fantasmes.

C’est ainsi que les idées les plus étranges ont un but, les goûts les plus singuliers une source, les manies érotiques les plus surprenantes une ligne d’horizon irrésistible, les paniques un point de fuite invariable.

C’est ainsi que les animaux les plus sagaces peuvent être fascinés et attendre paralysés la mort qu’ils craignent et qui vient sur eux sous la forme d’une gueule qui s’ouvre, qui chante.

Ce qui est dans ma pensée n’appartient qu’à moi-même.

Mais le moi n’appartient pas à lui-même.

Le fantasme est la vision involontaire obsédante.

Le tarabust est la molécule sonore involontaire, assiégeante, tourmentante, lancinante. »

Pascal Quignard, « La haine de la musique »

***

Les mannequins

Photo extraite du film « The street of crocodiles », animation des frères Quay (1986), à partir d’une nouvelle de Bruno Schulz.« Le traité des mannequins ou la seconde genèse » fait glisser le sens du mannequin, inverse le fantasme et, par un processus de dégradation, le traite comme un sujet sensible :

« La matière ne plaisante pas. Elle est toujours pleine d’un sérieux tragique. Qui oserait penser qu’on peut se jouer d’elle, qu’on peut la façonner pour plaisanter, ou qu’une telle plaisanterie ne pénètre pas, ne s’incruste pas en elle comme une fatalité ? Pressentez-vous la douleur, la souffrance obscure et prisonnière de cette idole qui ne sait pas pourquoi elle doit rester dans ce moule imposé et parodique ? » Bruno Schulz, Les boutiques de cannelle.

L’emploi – très différent – du mot mannequin que Pascal Quignard utilise pour évoquer la  manifestation d’un fantasme  m’ a donc fait songer à Bruno Schulz, et peut-être (dans la profondeur de la matière qui les fascine tous deux ) ces représentations ne sont-elles pas si éloignées que cela. Les livres entretiennent entre eux des connivences secrètes.

Sur ce blog, un autre extrait de Pascal Quignard (Petits traités I) : Exprimer cette odeur sonore

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