Que rien ne nous guérisse

« As-tu déjà songé, ô ma Différente, combien nous sommes invisibles les uns pour les autres ? As-tu déjà pensé à quel point nous demeurons ignorants des autres ? Nous nous voyons sans nous voir. Nous nous entendons, et chacun de nous n’écoute que la voix qui se trouve au fond de lui.

Les mots des autres sont des erreurs de notre oreille, des naufrages de notre entendement. Quelle confiance nous avons dans le sens que nous attribuons aux mots des autres ! Les voluptés que d’autres expriment par des mots ont pour nous un goût de mort. Et nous lisons vie et volupté dans les mots que d’autres ont laissé tomber de leurs lèvres, sans la moindre intention de leur donner une profondeur quelconque.

La voix des ruisseaux que tu interprètes, pure explicatrice, la voix des arbres dont le murmure se charge pour nous de sens – ah ! mon amour secret, à quel point tout cela est encore nous-mêmes, fantaisies pures, et cendre qui s’écoule à travers les grilles de notre cellule !

Puisque tout, peut-être, n’est pas faux, que rien alors, ô mon amour, ne nous guérisse du plaisir quasi-spasme de mentir. »

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité [329]

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Précédemment : La grande araignée

Photo : Pierrot le fou, Godard (Belmondo et Anna Karina)

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