La haine de la philosophie

« Pour Valéry, les problèmes qu’aborde la philosophie et la manière dont elle les énonce, se réduisent à des « abus de langage », à des faux problèmes, infructueux et interchangeables, démunis de toute rigueur, soit verbale, soit intrinsèque ; il lui semblait qu’une idée était dénaturée dès que les philosophes s’en emparaient, mieux : que la pensée elle-même se viciait à leur contact. L’horreur qu’il avait du jargon philosophique est si convaincante, si contagieuse, qu’on la partage pour toujours, qu’on ne peut plus lire un philosophe sérieux qu’avec méfiance ou dégoût, et qu’on se refuse désormais à tout terme faussement mystérieux ou savant. La plus grande partie de la philosophie se ramène à un crime de lèse-langage, à un crime contre le Verbe. Toute expression d’école devrait être proscrite et assimilée à un délit. Est inconsciemment malhonnête quiconque, pour trancher une difficulté ou résoudre un problème, forge un mot sonore, prétentieux, et même un mot tout court. Dans une lettre à F. Brunot, Valéry écrivait : « …il faut plus d’esprit pour se passer d’un mot que pour l’introduire. »  – Si on traduisait les élucubrations des philosophes en langage normal, qu’en resterait-il ? L’entreprise serait ruineuse pour la plupart d’entre eux. Mais il faut ajouter tout de suite qu’elle le serait presque autant pour un écrivain, singulièrement pour un Valéry : si on enlevait à sa prose son éclat, si on réduisait telle ou telle de ses pensées à des contours squelettiques, que vaudrait-elle encore ? Lui aussi était dupe du langage, d’un autre langage, plus réel, plus existant, il est vrai. Il ne forgeait pas de mots, c’est entendu, mais il vivait d’une manière quasi absolue dans son langage à lui, de sorte que sa supériorité sur les philosophes était tout juste de participer d’une réalité moindre que la leur. En les critiquant si sévèrement il a montré qu’il pouvait, lui si avisé d’ordinaire, se laisser emporter, s’abuser. Un désabusement complet aurait du reste tué en lui non seulement « l’homme de pensée », comme il s’appelait quelquefois mais, perte plus grave, le jongleur, l’histrion du vocable. La « clairvoyance imperturbable » dont il rêvait, il n’y a pas atteint, fort heureusement ; sans quoi son « silence » se serait perpétué jusqu’à sa mort. A y bien réfléchir, son aversion pour les philosophes avait quelque chose d’impur ; en fait il était hanté par eux, il ne pouvait être indifférent à leur égard, il les poursuivait d’une ironie voisine de la hargne. Toute sa vie il s’est défendu de vouloir construire un système ; il n’empêche qu’il y avait en lui, comme à l’égard de la science, un regret plus ou moins conscient du système qu’il n’a pas pu bâtir. La haine de la philosophie est toujours suspecte : on dirait qu’on ne se pardonne pas de n’avoir pas été philosophe, et, pour masquer ce regret, ou cette incapacité, on malmène ceux qui, moins scrupuleux ou plus doués, eurent la chance d’édifier ce petit univers invraisemblable qu’est une doctrine philosophique bien articulée. Qu’un « penseur » regrette le philosophe qu’il eût pu être, on le comprend, mais ce qu’on comprend moins, c’est que ce regret travaille encore davantage les poètes : on songe de nouveau à Mallarmé, puisque le Livre ne pouvait être que l’œuvre d’un philosophe. Prestige de la rigueur, de la pensée sans charme ! Si les poètes y sont tellement sensibles, c’est par une sorte de honte de vivre sans vergogne en parasites de l’Improbable. »

Cioran, « Valéry face à ses idoles » dans Exercices d’admiration (1986)

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2 réflexions sur “La haine de la philosophie

  1. Superbe ! (Je retiens « il faut plus d’esprit… »)
    (… et je vous signale une petite coquille après « imperturbable ».)

  2. Je suis moi-même étonnée : je redécouvre Cioran après l’avoir tant lu il y a quelques années. A la place de la déception anticipée, une admiration plus grande encore, le style évidemment, mais surtout l’agilité du raisonnement, l’acuité du regard (merci pour la vôtre, la correction est faite), des cheminements en spirale sans complaisance.

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