Une carte dans les nuages (La Dame de Trèfle)

Jérôme Bonnell, « La dame de trèfle », avec Malik Zidi et Florence Loiret Caille, France, 2009 (durée : 97’)

Sans doute en va-t-il du cinéma comme de la littérature : l’un et l’autre ne se réduisent pas à la seule prétention de raconter des histoires. Le récit est à la fiction ce que le souvenir d’un rêve est au repos, un moindre supplément ; l’amnésie ne nie pas l’inconscient pas plus que l’oubli n’est une carence : le vécu lui-même n’est jamais que mise en forme possible du réel ; l’individu, heureusement, ne coïncide pas avec la somme de ses actes. Suivant la découpe, combien de modèles différents ne peut-on concevoir d’un même tissu, d’un même fil ? La sensibilité se singularise, se définit et finalement s’exprime par resserrement et concentration.

On raconte que c’est au chevet de sa mère mourante, en 1945, que Beckett a compris comment il devait écrire. Une illumination limitative comparable à cette mythique nuit de Gênes au terme de laquelle Valéry fit vœu de renoncer à la poésie pour se consacrer à l’esprit, en quoi il entendait se vouer tout entier à l’approfondissement de la Raison. Beckett lui, non moins catégorique, prit la résolution inverse, motivée il est vrai par la nécessité de se soustraire à l’influence de Joyce : contre l’intelligence, il choisit l’idiotie. Sa voie désormais serait celle de l’appauvrissement, de la raréfaction. Valéry repoussant l’imaginaire, Beckett se délestant peu à peu de son savoir : se pourrait-il que la création exige, en échange de ce qu’elle ajoute au réel, d’en abandonner une partie ? Cioran, qui régalait ses amis d’anecdotes savoureuses (drôles !) puisées dans son passé, lorsqu’on lui suggérait de se mettre à écrire des romans ou des mémoires, s’y refusait obstinément  : « Je n’ai pas ce qu’il faut pour faire ça » : un constat lucide.

L’intensité – et l’adhésion qu’elle suscite – ne se mesurent pas en termes de péripéties. Peut-être se passe-t-il plus de choses dans un seul plan de Gerry que dans les cinq saisons de Six feet under (note : j’ai beaucoup aimé cette série). Rapportée au cinéma de Jérôme Bonnell, cette hypothèse prend un tour désolant : avec leurs personnages ordinaires, tout esquissés de petits riens, de non-événements, Le chignon d’Olga et J’attends quelqu’un sont cependant plus achevés, plus expressifs, plus vivants, plus vrais que La dame de trèfle, polar fébrile mais froid comme l’aluminium sorti du four. C’est que, loin de déborder le réel, de lui faire gagner en substance ou de le remettre en question, l’intrigue lui imprime une régression, un amenuisement. Il n’est pas question ici de généraliser sur le genre : ce défaut est propre à Jérôme Bonnell qui, a contrario, excelle  dans l’intime et l’inachevé. Ce couple d’orphelins fusionnels, enfants terribles titubant entre larcins, alcool, inceste et mort, ça fait comme un bruit de tonnerre  dans un ciel nuancé, ça sonne faux.Comprenons-nous bien, La dame de trèfle a de nombreuses qualités. Le film vaut pour ses lignes de fuites, ses appels d’air, ses moments de grâce où le réalisateur en revient à ce qu’il fait de mieux : filmer dans l’inconséquence, l’œil ouvert sur l’infime.  Et si, malgré cela ou à cause de cela, on juge les acteurs extraordinaires et certains plans très réussis, c’est parce que Jérôme Bonnell pratique localement une sorte de sous-mise en scène plus accueillante.

Les personnages fluctuent selon qu’ils sont dans leur rôle ou qu’ils s’en échappent. Frère et sœur s’entremêlent, se confondent : le geste attendu de l’un est commis par l’autre, les comportements obéissent visiblement à une théorie dont les personnages figurent les instruments. Il y a une nécessité, celle de l’intrigue, un cheminement psychologique à suivre. Cette machine infernale cependant peut s’interrompre ; frère et sœur se détachent alors miraculeusement l’un de l’autre. Ce sont ces quelques séquences où la caméra adopte un angle subjectif, révélant le regard de l’un sur l’autre. Doux glissements dans la pénombre, scènes muettes, profondément troublantes. La fiction s’entr’ouvre, s’étire, frémit, cherche une autre voie. A ces moments-là, ce qui arrive n’importe guère, n’est le fait de personne, quelque chose d’essentiel s’exprime, se ressent. On touche au réel : le film devient mystérieux.

Littéralement La dame de trèfle nous importune avec son double sens, son regard énigmatique, son demi-sourire, aucune synthèse ne semble lui convenir et l’on refuse de voir en elle une simple carte, une histoire très écrite qui nous laisse à l’extérieur. Justement,  le film s’achève – s’ouvre ? – sur un plan-séquence magnifique : des nuages, des nuages généreux, parfaitement dessinés dans le ciel bleu. Après tout, pourquoi le commentaire ne s’achèverait-il pas lui aussi, indécis, ouvert, dans les nuages ?

Filmographie de Jérôme Bonnell

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