Tournée

Mathieu Amalric, « Tournée », France, 2010 (durée : 1h51)

Il y a un parallélisme intéressant entre ce que le film donne à voir, et le film en train de se faire : l’un dévoile l’autre, le questionne, expose ses enjeux, développe une recherche. Le titre peut servir d’argument, Tournée : un spectacle en tournée, un film qui se tourne. Autre argument : le nom du personnage principal, Joachim Zand, joué par le réalisateur lui-même, Mathieu Amalric : Zand est aussi le patronyme de la mère d’Amalric, Nicole Zand. Enfin, troisième argument, la fonction. Un ex-producteur télé parisien exilé aux Etats-Unis revient en France avec un spectacle de New Burlesque. Mais aussi : un acteur / réalisateur français fait venir en France  des artistes américaines pour monter un film sur le New Burlesque. L’un dans l’autre, l’impresario fait écho au cinéaste. Effet miroir qui creuse le geste, crée une profondeur implicite. Jeu de reflets jaillissant des danseuses elles-mêmes prises à leur propre jeu ( le personnage de scène devient personnage de film) ;  en  se réinventant, elles incorporent leurs propres fictions. Mise en abyme.

Qui sont-elles, qui sont ces artistes du New Burlesque ? Des femmes singulières, généreusement fardées, peu vêtues et tout à la fois très déguisées. Une exubérance d’accessoires, rubans, paillettes, faux-cils, plumes et cache tétons. Jouissance de la sophistication, du fantasme qui ne se prend pas trop au sérieux.

L’excentricité du corps n’est pas un présupposé mais un résultat ; le corps qui s’expose ne s’abandonne pas, il se construit, s’affermit par la posture, l’imaginaire, le mouvement. C’est un  travail exigeant, un apprentissage de soi dont le couronnement est la cession cérémonielle du sujet à l’objet : seul le corps qui a triomphé de lui-même (de son irréductible identité) peut se jouer de ses fantasmes, s’objectiver donc. Sur scène les artistes du New Burlesque dansent contre l’idolâtrie du sujet :  contre les images glacées,  les images mort-nées, à armes égales, clichés contre clichés.

Le rôle de Joachim Zand – comme celui du cinéaste – est d’orchestrer les singularités. Cela signifie incarner tour à tour l’opposition, le réconfort, l’absence – l’autre et le même. S’il y parvient, c’est un peu par instinct et aussi par la force des choses. Tantôt il se montre très directif, capricieux, narcissique, tantôt il s’éclipse.

Pour composer son personnage, Mathieu Amalric dit s’être inspiré de grandes figures hollywoodiennes. Pour représenter sa troupe de filles, pour entrer dans la loge des danseuses, il a lu Colette. Fascination le Nouveau Monde, toutes racines plantées dans le Vieux Continent. Tournée n’est au fond qu’un fulgurant va-et-vient de la France à l’Amérique et de là, du réel à la fiction, de la fiction à la fiction. Un film d’échanges continus et réciproques, dont les composants alternent et tourbillonnent : emploi simultané mais équilibré du français et de l’anglais, maquillage et déshabillage, promiscuité et solitude, collisions, étreintes, coups, caresses : un road movie qui zigzague.

Il ne peut y avoir d’histoire parce qu’il y a une multitude d’histoires, chaque personnage mi-réel mi-fiction est la somme de ses histoires, certaines sont plus explicites que d’autres, quelques-unes sont inventées, d’autres sont regrettables… Joachim Zand ne parvient même pas à en raconter une à ses enfants, il bafouille, s’interrompt : il faut l’excuser, ça ne vient pas, il ne fabrique pas des récits, il compose avec eux. Et d’ailleurs, que ferait ici une histoire ? Une mise en forme ? On l’a vu, les fictions s’agencent elles-mêmes, le flux crée un tourbillon, une énergie qu’un récit, peut-être, annulerait. D’autant que la profusion crée du mouvement, des courants d’air, des tensions ; tout est ouvert dans Tournée, on est appelé à l’intérieur, à venir voir, compléter,  participer. De sorte qu’on est forcément entraîné, stimulé, mis au défit. Entrons dans le dernier plan : un vaste hôtel tout en baies vitrées ; à l’extérieur, la plage, l’océan ; à l’intérieur un grand vide, une scène, un micro : le spectacle peut commencer.

Voir aussi : Mathieu Amalric : le double jeu

Filmographie de Mathieu Amalric

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2 réflexions sur “Tournée

  1. Pingback: Mort, le producteur est devenu un film « Rue des Douradores

  2. Pingback: Mathieu Amalric : le double jeu. « Rue des Douradores

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