où l’être se révèle (consistance du rêve)

« Est-ce un rêve que la nonchalance active du sommeil a pourvu de plus franches couleurs, plus troublantes à la fois et moins périssables que celles d’une réalité devenue obscure dont il n’eût servi à rien de remuer les cendres si elles sont froides ? De toute cette matière assoupie il ne subsiste qu’une part infime passée au crible d’une langue qui se cherche et cherche à s’en rendre maître, qu’elle modèle, tisse selon une loi que le hasard impose, ou parfois même suscite à partir de rien là où c’est sa fonction, et sa vanité, de restituer la vie à ce qui n’en avait plus comme de la dispenser à ce qui n’en aurait jamais eu sans elle. Aussi vide de raison d’être que la nécessité qui l’enchaîne, ce rêve dont la répétition est le principe ne prend consistance que pour autant qu’il s’élabore et se maintient hors d’un souci pointilleux de véracité auquel se soumettre reviendrait paradoxalement à se masquer, or il faut se découvrir dans le double sens du terme, quitte à n’apparaître que pour disparaître au plus vite, comme un acteur qui répugnerait à soutenir longtemps son rôle et pour lequel le plein feu de la scène est un endroit de perdition, les moments où l’être se révèle dans sa nudité étant aussi rares que fugitifs et la pénombre, plus que la clarté où il s’expose imprudemment, son lieu d’origine et d’élection. » Louis-René des Forêts, Ostinato

« (…) il ne peut pas y avoir identité entre la poésie inconnue qu’il peut y avoir dans un nom c’est-à-dire une urne d’inconnaissable, et les choses que  l’expérience nous montre et qui correspondent à des mots, aux choses connues. On peut, de la déception inévitable  de notre rencontre avec des choses dont nous connaissions les noms, par exemple le porteur d’un grand nom territorial et historique, ou mieux de tout voyage, conclure que ce charme imaginatif ne correspondant pas à la réalité est une poésie de convention. Mais outre que je ne le crois pas et compte établir un jour tout le contraire, du simple point de vue du réalisme, ce réalisme psychologique, cette exacte description de nos rêves vaudrait bien l’autre réalisme, puisqu’il a pour objet une réalité qui est bien plus vivace que l’autre, qui tend perpétuellement à se reformer chez nous, qui désertant les pays que nous avons visités s’étend encore sur tous les autres, et recouvre de nouveau ceux que nous avons connus dès qu’ils sont un peu oubliés et qu’ils sont redevenus pour nous des noms, puisqu’elle nous hante même en rêve, et y donne alors aux pays, aux églises de notre enfance, aux châteaux de nos rêves l’apparence de même nature que les noms, l’apparence faite d’imagination et de désir que nous ne retrouvons plus réveillés, ou alors au moment où, l’apercevant, nous nous endormons ; puisqu’elle nous cause infiniment plus de plaisir que l’autre qui nous ennuie et nous déçoit, et est un principe d’action et met toujours en mouvement le voyageur, cet amoureux toujours déçu et toujours reparti de plus belle(…).  » Proust, Contre Sainte-Beuve

Reproduction : Albrecht Dürer, Six oreillers.

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7 réflexions sur “où l’être se révèle (consistance du rêve)

  1. Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des demeures; mais le fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête.

    Sauf peut-être sur un oreiller dessiné par Dürer, la seule marque dorayé qui soit confortable…

  2. Incurable insomniaque, l’oreiller est à mes yeux (ouverts) (ou sous mes cheveux) un subtil instrument de torture. Il dit : vois comme je suis doux, profond, voluptueux, je reçois toutes les têtes et je me donne à tous les bras. Pour toi seule je deviens dur, lourd, je t’étouffe, je te gratte, je te picote et je fais rentrer des armées de fourmis sous ta peau.

  3. Je vous dirais bien ce que je pense du traversin mais ce serait carrément vulgaire. Et d’ailleurs, ce pauvre carré d’oreiller n’est pas une entrave à mon sommeil : c’est l’insomnie qui l’empêche de se réaliser en tant qu’oreiller. Je deviens son cauchemar.

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