… ou bien, ou bien…

Jean-Pierre et Luc DARDENNE, « Le fils », Belgique, 2002

Autant être prévenu, Le fils est un film inconfortable, d’une dynamique fondée sur l’inversion des procédés usuels. Non sans raison, le visionnement produit un léger vertige. Le regard tangue à hauteur de nuque, de derrière donc ; les gestes par devant, sous cet angle, sont suivis, éprouvés sans être intégralement vus. La chorégraphie entrechoque les plans ; c’est une valse  désarticulée, horizontale et verticale, glissements, fléchissements,  redressements. Toute cette activité, dans son ensemble, déborde du cadre. Si l’espace présente un précis du mouvement, la bande-son compose un précis du bruit : respirations, craquements et stridences de machine.

La spécificité d’un tel dispositif est que le décor ne se matérialise qu’à partir des personnages et non l’inverse : l’être ne se détache pas de son environnement – chambre, rue, paysage et même foule – le monde extérieur surgit contre la peau, à rebrousse-poil, nécessaire altérité, matière houleuse que chaque geste repousse. Le réel visqueux résiste. L’existence exige un engagement physique.

L’action humaine constitue le plan. Il faut le temps d’aller et venir, déchiffrer les déplacements, il faut reconstituer la scène par pans de bois et morceaux d’établis, mais surtout par le travail de ceux qui l’occupent. Là-dedans s’esquisse alors un atelier de menuiserie. Bouts de bras, dos pliés, torsions d’épaules : rien n’est évident a priori, le tableau surgit de ses composants, à partir du mouvement, à partir de la personne, à partir de la nuque de la personne. Pas de photographie, de pause, de vue d’ensemble, ni sur le décor donc ni sur l’enjeu dramatique. On se tient derrière, point de vue rivé à un corps de surcroît épais, hermétique, taciturne, introverti, peu enclin, au fond,  à être observé. Parce que lui, justement, observe.

Ce corps – cet homme – on apprend qu’il s’appelle Olivier (prénom de l’acteur, Olivier Gourmet), on comprend qu’il enseigne la menuiserie à des jeunes en réinsertion sociale… En guise de contrechamp, l’objet de son attention, un garçon malingre, cerné, presque maladif. D’abord rejeté puis accepté – attraction/répulsion. Du corps de l’homme qui observe, solide, précis, terrestre, à celui du garçon, tremblant, mal assuré, à demi-mort, la disproportion est telle qu’elle fait  immanquablement naître des fantasmes d’accident, de protection, d’étouffement, de complémentarité. Les contraires dans l’affrontement et dans la conciliation. Exactement ce que raconte le film : l’histoire d’une ambiguïté, illustration littérale et donc extrêmement sincère d’un « ou bien ou bien ».

Effet supplémentaire, l’espace saturé de mouvements génère un vide de sens : l’intrigue qui découle de cette mise en scène est dense mais lacunaire ; il lui manque un contexte, le pourquoi, le comment, les balises discursives. Cet angle mort exerce sur l’imagination du spectateur la force d’attraction d’un trou noir : l’invisible s’impose, prend la place du réel, le spectateur commence à être distrait, il s’égare…Bien sûr, cette incursion de l’imagination à l’intérieur du film fait partie de son mécanisme. Compléter l’histoire ? Invitation perfide : il ne s’agit pas d’anticiper ce qui pourrait advenir mais d’accepter ce qui n’arrive pas, c’est-à-dire d’affronter les préjugés, les lieux-communs, les images qu’on attend malgré soi, par habitude, par conditionnement, les ficelles scénaristiques auxquelles on tient, malgré tout, parce qu’en conférant une structure rationnelle à la fiction, elles nous laissent croire que le réel n’en est pas dépourvu. Les non-dits et les hors-champ semblent regorger de possibilités, de secrets, de surprises, autant d’histoires-fantôme qui se propagent dans l’inconscient, relancent la volonté de comprendre, de justifier, en dépit des significations clignotantes, instables.

La confusion est à la hauteur du réel, presque insoutenable. Les frères Dardenne, avec un film elliptique, quasi-muet (les dialogues sont généralement fonctionnels) et faussement prévisible, suscitent prédictions et projections dans le seul but de décevoir. Plus tard évidemment, à la fin ( mais est-ce vraiment la fin ?) il y a moyen de  poser des hypothèses de lecture. Là encore il s’agit de questionnement plus que d’interprétation. Allant jusqu’à déjouer toute identification, Le fils reste une œuvre ouverte, un pan de réel béant sans raison ni conclusion. Le spectateur doit tenir ses distances, assister à ce qui est donné en brut. Cet inconfort offre une expérience de cinéma totale, où le corps et la pensée sont sollicités simultanément, sans pour autant être orientés, soumis à une autorité extérieure. Ils fonctionnent ensemble pour appréhender ce qui arrive, affronter la complexité sans tenter de la résoudre – la complexité mais plus encore, le dénuement. L’être-au-monde comme seule valeur, comme seule réalité. Une expérience cathartique ?

Jean-Pierre et Luc DARDENNE, « Le fils »

Précédemment sur ce blog : Un dimanche sous la pluie, la montée du sentiment et Filmer par omission.

Le revers du voyage

Le revers du voyage c’est qu’il trace tout du long une empreinte à l’intérieur, c’est sa mécanique un peu folle, sa dimension négligeable quoique nécessaire alors même qu’en apparence la vie semble, pour une fois, obligeamment extérieure. Sur le moment l’insouciance et l’excitation nous distraient de ce qui s’inscrit en nous ; plus tard, le retour laisse entrevoir le revers : le voyage reflue sous une autre forme, plus ou moins cohérente, comme en contrepoint de tout ce que l’on croyait avoir vu, ressenti ou pensé. Il arrive alors que l’on se fige à mi-chemin, entre deux modalités de conscience, pétrifié par le choix qui s’impose, légèrement dégoûté de soi. Reste à confronter les deux versions, à tenter pourquoi pas de les unifier, d’en retirer une vision nouvelle, elle aussi enrichie, féconde. Ou à supporter cette dichotomie permanente qui nous traverse, accréditer la cruelle versatilité de la mémoire. Par notre approbation désormais notre récit ne correspond plus aux souvenirs qu’on en garde, il se décale bizarrement, se transforme – se construit tout simplement. Version supplémentaire d’un voyage qui ne se ressemble plus.

Ce processus qui évacue vérité et réalité excuse toutes les confidences. Pour paraphraser Gombrowicz, on peut parler de soi à condition de ne pas s’identifier à ce que l’on dit. Le fait que notre mémoire soit confuse et plurielle est à prendre comme une liberté d’expression, permet, d’une certaine manière, l’élégance de son exercice.

Parmi tant de façons de voyager (au propre ou au figuré), il en est une qui mobilise tous les sens, qui sollicite une perspicacité accrue, qui pratique l’analogie plus que le désarroi, préférant l’acuité à l’éblouissement. On se demande, non sans une pointe d’envie, de quoi peut encore s’émerveiller celui qui n’est jamais à court de mots, de comparaisons, d’actions, d’initiatives, celui qui ne se sent jamais perdu ? Conserver en tout lieu, en toute circonstance, sa faculté de penser, de raisonner revient à se prémunir contre le sentiment de l’inconnu, contre cette étrangeté inassimilable qui risque de nous faire basculer dans l’hébétude, de nous amoindrir voire de nous ridiculiser.  De temps en temps il faut pouvoir se sentir idiot – décidément encore du Gombrowicz.

Ces deux attitudes opposées qui consistent l’une à reposer son esprit, l’autre à l’activer davantage, ont cependant en commun de prêter au voyage des vertus d’enrichissement personnel. Le voyageur curieux jugera qu’il a beaucoup appris ; de fait, un contexte substantiel augmente la valeur et la portée du savoir acquis. Le voyageur incurieux, le rêveur, ivre d’émotion, se sentira augmenté, fort de possibilités nouvelles, de capacités accrues. Ce postulat n’est pas aberrant, mais rarement effectif. Lorsque le stimulant disparaît, l’enthousiasme retombe.

Il arrive qu’on se comporte  comme un vêtement. On se lave, on se replie  méthodiquement sur le présent, on se range.  Les pensées subversives deviennent des projets.

Après cela, il est recommandé de se gorger des sirops de l’automne.

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Je me répète et ne me ressemble pas : Un retour (dé)figuré

Portland (miscellanées)

De la fenêtre

Des gratte-ciel pas très hauts…

… moins hauts que les maisons anciennes

un volcan (Mont St Helen)

Sur la Willamette des pirates

et des ponts qui se soulèvent

un festival de la bière

du fromage au lait cru (et du fromage belge juste derrière)

mais toujours des gâteaux américains

un gourmand

des jardins de roses (le plus grand au monde : International rose test garden)

un ciel toujours bleu (mais il paraît qu’il pleut en hiver)

Partir à regret