Le revers du voyage

Le revers du voyage c’est qu’il trace tout du long une empreinte à l’intérieur, c’est sa mécanique un peu folle, sa dimension négligeable quoique nécessaire alors même qu’en apparence la vie semble, pour une fois, obligeamment extérieure. Sur le moment l’insouciance et l’excitation nous distraient de ce qui s’inscrit en nous ; plus tard, le retour laisse entrevoir le revers : le voyage reflue sous une autre forme, plus ou moins cohérente, comme en contrepoint de tout ce que l’on croyait avoir vu, ressenti ou pensé. Il arrive alors que l’on se fige à mi-chemin, entre deux modalités de conscience, pétrifié par le choix qui s’impose, légèrement dégoûté de soi. Reste à confronter les deux versions, à tenter pourquoi pas de les unifier, d’en retirer une vision nouvelle, elle aussi enrichie, féconde. Ou à supporter cette dichotomie permanente qui nous traverse, accréditer la cruelle versatilité de la mémoire. Par notre approbation désormais notre récit ne correspond plus aux souvenirs qu’on en garde, il se décale bizarrement, se transforme – se construit tout simplement. Version supplémentaire d’un voyage qui ne se ressemble plus.

Ce processus qui évacue vérité et réalité excuse toutes les confidences. Pour paraphraser Gombrowicz, on peut parler de soi à condition de ne pas s’identifier à ce que l’on dit. Le fait que notre mémoire soit confuse et plurielle est à prendre comme une liberté d’expression, permet, d’une certaine manière, l’élégance de son exercice.

Parmi tant de façons de voyager (au propre ou au figuré), il en est une qui mobilise tous les sens, qui sollicite une perspicacité accrue, qui pratique l’analogie plus que le désarroi, préférant l’acuité à l’éblouissement. On se demande, non sans une pointe d’envie, de quoi peut encore s’émerveiller celui qui n’est jamais à court de mots, de comparaisons, d’actions, d’initiatives, celui qui ne se sent jamais perdu ? Conserver en tout lieu, en toute circonstance, sa faculté de penser, de raisonner revient à se prémunir contre le sentiment de l’inconnu, contre cette étrangeté inassimilable qui risque de nous faire basculer dans l’hébétude, de nous amoindrir voire de nous ridiculiser.  De temps en temps il faut pouvoir se sentir idiot – décidément encore du Gombrowicz.

Ces deux attitudes opposées qui consistent l’une à reposer son esprit, l’autre à l’activer davantage, ont cependant en commun de prêter au voyage des vertus d’enrichissement personnel. Le voyageur curieux jugera qu’il a beaucoup appris ; de fait, un contexte substantiel augmente la valeur et la portée du savoir acquis. Le voyageur incurieux, le rêveur, ivre d’émotion, se sentira augmenté, fort de possibilités nouvelles, de capacités accrues. Ce postulat n’est pas aberrant, mais rarement effectif. Lorsque le stimulant disparaît, l’enthousiasme retombe.

Il arrive qu’on se comporte  comme un vêtement. On se lave, on se replie  méthodiquement sur le présent, on se range.  Les pensées subversives deviennent des projets.

Après cela, il est recommandé de se gorger des sirops de l’automne.

***

Je me répète et ne me ressemble pas : Un retour (dé)figuré

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2 réflexions sur “Le revers du voyage

  1. tu dis si bien tout le travail que nous sommes,être travaillé…
    sur le sirop d’automne je suis sans doute plus incertain que toi,je sens l’oeuvre d’un temps indistinct, presqu’immobile,je ne perçois plus le passage des saisons,l’automne semble un souvenir,une brume bien réelle pourtant

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