Le mensonge romanesque de Michel Houellebecq

« Il n’avait jamais aimé la musique, et apparemment l’aimait moins que jamais, il se demanda fugitivement ce qui l’avait conduit à se lancer dans une représentation artistique du monde, ou même à penser qu’une représentation artistique du monde était possible, le monde était tout sauf un sujet d’émotion artistique, le monde se présentait absolument comme un dispositif rationnel, dénué de magie, comme d’intérêt particulier. » « La carte et le territoire », (Jed Martin p.268)

« (…) je crois que j’en ai à peu près fini avec le monde comme narration – le monde des romans et des films, le monde de la musique aussi. Je ne m’intéresse plus qu’au monde comme juxtaposition – celui de la poésie, de la peinture. » (Michel Houellebecq, p.259)

J’ai relevé ces deux affirmations parce qu’elles sont assez révélatrices de ce qui me pose problème dans le dernier roman de Houellebecq et, avec un effet rétroactif compréhensible, dans toute son œuvre en général. Formulées par deux personnages /artistes qui n’en font qu’un, elles ont  assez clairement valeur de programme : La carte et le territoire, roman sans événements, sans fil narratif,  juxtaposition de faits rationnels, dénués d’émotion, de magie (je fais comme Houellebecq : je mets en italiques les mots dont je me désolidarise).

Outre que la critique et ses alternatives expérimentales ont déjà été menées à terme de façon plus ou moins convaincante au XXème siècle, les romans de Houellebecq peuvent tenir lieu de constat – on ne se lasse pas de reformuler certains refus – mais ne correspondent en aucun cas à ce qu’ils annoncent – correspondent trait pour trait à ce qu’ils dénoncent.

De la narration et de l’émotion à en revendre. La magie non, tout de même, quoique… la récurrence des beautés russes sur le parcours de ses héros (héros anti plus que anti-héros) relève certainement d’une certaine forme de croyance magique – de l’animisme peut-être ?

Suffocant de cynisme gratuit, déprimé, en porte-à-faux, le roman qui ne s’assume plus perd toute nécessité. C’est l’aspirine sans le mal de tête, l’analgésique qui finit par donner la nausée. Des idées fades, des personnages indifférenciés, une mise en forme inopérante. Sans doute ne pas vouloir n’est pas pour autant se détacher, c’est parfois exactement le contraire, une attirance accrue pour ce dont on cherche à se priver. On sent chez Houellebecq une véritable fascination pour le vieux monde, l’ordre ancien, les auteurs et les moralistes des siècles passés, nostalgie qu’il partage avec Cioran d’ailleurs, seulement le philosophe roumain avait le courage de l’admettre. Il adore évoquer ces artistes oubliés auxquels l’Histoire n’a pas su rendre justice : ils avaient raison, ils avaient tout compris, déjà ! (les analyses et diatribes de Houellebecq ne vont jamais bien loin, une page au maximum biographie comprise). Dans son discours, tant de regards en arrière, tant de désir d’être à la hauteur, tant de tentation d’imiter… Mais sachant qu’il ne pourra jamais égaler ses idoles, il s’en prend au présent, avec un style faussement détaché qui cache mal son indigence, sa scolarité respectueuse de la grammaire et du beau style. L’imparfait devient  le temps des soupirs : chez Houellebecq, même l’avenir est à l’imparfait. Posture de l’écrivain désabusé, omniscient, qui surplombe le monde et la société qu’il est seul à comprendre. Ça pourrait marcher si ses textes n’étaient pas d’une naïveté confinant souvent à la bêtise. L’art bien sûr, l’économie, le sexe, le couple, la politique, le tourisme, etc : tous les sujets sont vaillamment passés en revue, d’un ton péremptoire qui se prétend objectif mais qui trahit des jugements peu autonomes, une émotion sous-jacente dont la morsure reste sensible.

Alors Houellebecq ressasse, recycle, confond exactitude et trivialité, mot juste et cliché de langage. Vaine vacuité du style, très en deçà de toute écriture blanche et autre expérimentation romanesque. C’est un homme las et méprisant auquel le dégoût ne coupe pas l’appétit, il consomme, rumine tout en continuant à prétendre qu’il n’a pas faim, que la nourriture n’est plus bonne. La spécification des marques, la transcription des notices et autres articles d’encyclopédie, sans parler du name-dropping systématique, énervent comme peut le faire un procédé facile qui, faute d’être subversif, n’est même pas pertinent dans son contexte. De temps en temps, il faut le dire, ça ressemble à du remplissage, ça se lit difficilement. On reste loin des Choses de Perec ou des Mythologies de Barthes.

Je crois me souvenir que dans ses romans précédents, il  avait encore de ces fulgurances par lesquelles on sentait que l’auteur pouvait encore être dupe de lui-même, mais de façon touchante : des mensonges romantiques. Et des passages réjouissants sur les sectes, les voyages organisés, les camps nudistes et le sexe collectif. On apprenait des choses, c’était parfois drôle. Dans La carte et le territoire, l’écrivain pose en artiste dépassionné, narcissiquement auto-critique, tenu de ne plus y croire et entravé de tous côtés. Du coup le roman adopte un rythme bizarre, contraint, plein de péripéties inadéquates, dont le sommet est sans doute la partie polar qui, comme tout le reste, est non seulement conventionnelle, pire qu’un mauvais film de genre, mais totalement inutile. Mieux vaut avoir des aptitudes à la lecture en diagonale.

Je m’étonne qu’un livre aussi malade suscite un tel enthousiasme. Si La carte et le territoire ne se lisait pas aussi vite, ce serait probablement juste un livre très ennuyeux.

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Un petit jeu amusant : sur son blog, Le Clavier Cannibale, Claro compile une « critique » de La carte et le territoire à partir de citations de presse et d’extraits du livre.

Le titre fait référence à l’indispensable « Mensonge romantique et vérité romanesque » de René Girard (théorie du désir mimétique).

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5 réflexions sur “Le mensonge romanesque de Michel Houellebecq

  1. Ce texte féroce et le blog de Claro sont tous deux jubilatoires. Le ronron des médias (dont le texte de Houellebecq est une sorte de version longue) fait du bruit sans produire du sens. Il convient de le montrer sans cesse.

  2. Des commentaires élogieux sur La carte et le territoire, j’en ai lus beaucoup. Ils ne me font pas changer d’avis : on peut choisir de juger ce livre d’une part dans le contexte de l’édition actuelle (la rentrée littéraire), d’autre part dans une perspective plus large, celle de la littérature. Dans le premier cas il surnage plus ou moins, dans le second cas il se noie complètement dans sa propre insignifiance.

  3. Moi-même, je ne peux absolument pas juger: je n’ai lu aucun Houellebecq (même si certains sont dans ma PAL) et je ne suis pas sûre d’avoir envie. Je t’ai envoyé ce lien parce que l’auteur est en général quelqu’un de confiance et de bon goût et qu’il est toujours utile d’avoir des avis différents.

  4. J’avais bien compris ton intention, mais la critique du golb manque en l’occurrence de rigueur. Il commence par une affirmation pour le moins péremptoire : « Les Particules élémentaires, ce roman sanctifié en classique à peine quelques années après sa parution tant il fut évident, pour tous, que l’on tenait l’une des œuvres les plus puissantes de la fin du XXe siècle » (c’est marrant d’ailleurs comme cette phrase reprend le style à l’imparfait de Houellebecq), formule dont il se désolidarise ensuite dans les commentaires sous prétexte d’objectivité : « Pour l’anecdote, je n’ai pas adoré les Particules, en fait. Mais dès les premières pages je savais que je tenais entre mes mains un livre important, qui allait faire date. Je suis capable de faire la différence entre… l’esthétique et le ressenti » – c’est presque de l’autosuggestion ça!
    Enfin, pour ce qui est de La carte et le territoire, là encore ses arguments restent vagues, généraux, peu convaincants : « fulgurances poétique et satires cruelles » – ah bon ? « On croyait retrouver Balzac ? Voici que l’on tombe sur un Saint-John Perse de la France province, à l’identité sur-affirmée alors qu’elle n’est plus qu’une outre vide même pas bonne à illustrer des cartes-postales » – cela me semble plutôt discutable ! Enfin je suis d’accord avec lui quand il dit que le dernier tiers est vraiment ce qu’il y a de pire
    Bref, tout cela pour dire que je n’écris pas mes articles sans avoir pris connaissance des avis contraires au mien. En ce sens, ce que j’ai entendu de mieux c’est un entretien entre Houellebecq et Finkielkraut sur France Culture (Répliques, 11/09). Pour les amateurs, c’est encore à l’écoute sur le site :
    http://www.franceculture.com/emission-repliques-repliques-la-carte-et-le-territoire-2010-09-11.html

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