Amitié réticulaire, amitié entre guillemets.

«(…) L’immatérialité de l’« autre », sa présence strictement scripturale, comme simple scintillement d’un écran informatique, cette expérience humainement nouvelle de la réciprocité produisaient un simulacre d’emblée saisissant des relations amicales. Celles-ci ne se déployaient plus dans le halo à la fois complexe et confus de la parole, du regard, du toucher corporel, mais dans le strict registre de l’écriture, c’est-à-dire de pratiques essentiellement intellectuelles. Sans doutes marquées par des finalités relativement précises – l’intérêt plus ou moins bien compris pour une chose ou pour une activité quelconques – les relations d’amitié n’en devenaient pas moins, du fait de leur réalisation exclusivement numérique, des relations de pensée à pensée, passant par l’échange de textes et des pratiques fondamentalement herméneutiques : nous devenions amis parmi des « qui dit quoi à qui et comment » et nous nous définissions soudain nous-même de la sorte, comme un « qui dit quoi à qui et comment ».Du reste, l’amitié continuait de nous définir en propre, non comme collectionneur ni comme intellectuel ou plombier, mais bien comme « internaute » et « scripteur de l’Internet ».
Avec la dématérialisation et l’intellectualisation corrélative des relations amicales, les réseaux ont généré un simulacre subversif de l’amitié et en ont reconfiguré les caractéristiques les plus significatives, tout en maintenant son architecture téléologique. Peut-être, au fond, l’Internet a-t-il mis au jour le plus lumineux l’essence même de ce qui se donne classiquement comme amitié : de la finalité accomplie, achevée, rejointe de concert. Être, c’est être absolument dans les fins que l’on a choisies et au cœur desquelles on se réalise. Et de fait, on se réalise quand on reconnaît dans des écrits qui scintillent là-devant la marque de ses propres préoccupations et qu’on y adhère, qu’on les réélabore à son tour, qu’on en fait son œuvre propre. En quoi le « simulacre » ainsi généré par les réseaux ne fait pas de cette nouvelle amitié une forme dégradée et indigne de ce qu’elle aurait dû être et demeurer. Il s’agit bien d’une image de la chose, de sa représentation et de sa réplique, il s’agit bien de son imitation – mais il s’agit surtout de la manière dont le drame humain de l’amitié se rejoue dans l’espace princeps des flux numériques. (…)»

Évolution de la notion d’amitié (« terme qui pourrait, désormais, requérir l’emploi de guillemets ») à l’ère des réseaux sociaux : extrait d’un texte remarquable de Paul Mathias sur le non moins remarquable blog de Jean-Clet Martin, Strass de la philosophie. Les amis de mes amis : texte intégral sur le site.

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4 réflexions sur “Amitié réticulaire, amitié entre guillemets.

  1. Bonjour Catherine,

    Je t’envoie un extrait de ‘La fragilité’ de Miguel Benasayag,non pour contrebalancer mais pour un autre éclairage.

    « Et Joëlle Proust de poursuivre: « Le mouvement ne présuppose pas l’espace,mais à l’inverse,l’espace est le produit du mouvement. » Nous avons déjà esquissé une
    critique de la conception moderne du temps et de l’espace comme entités qui pourraient exister ‘en soi et pour soi’, d’où découle la sensation que le temps se réduit
    et l’espace se rétrécit. Cela est en réalité un symptôme,non le constat d’un phénomène,c’est la preuve du travail d’unidimensionnalisation,d’annéantissement qui
    s’opère dans nos sociétés. Puisque l’espace dépend du mouvement,nos sociétés disciplinaires ont besoins de populations assises face à leurs écrans,qui perdent
    peu à peu leur ‘espace’,leurs dimensions à partir du moment où elles perdent le mouvement.
    Il est alors inévitable que ces populations hypersédentarisées constatent qu’elles sont ‘impuissantes’ ou que le monde leur semble devenir virtuel au point qu’elles ne sont plus capables de faire la différence entre un voyage virtuel et un corps qui se déplace,c’est-à-dire une pratique qui crée des espaces et développe des
    puissances. Ce processus de virtualisation dépend de l’identification de l’être avec la seule dimension de la conscience. Voyages virtuels,relations virtuelles,amours
    virtuels,amitiés virtuelles,etc,ne sont pas juste des pratiques culturelles et sociales en plus qui viendraient s’ajouter,pour l’enrichir,à un monde qui resterait
    néanmoins le même qu’avant. En réalité le monde,le multiple du réel s’émacie jusqu’à se dérober bel et bien sous nos yeux,pour donner sa place à l’autre
    monde,celui qui proclame le triomphe de l’économie,là où la virtualité de la finance est infiniment plus réelle que la vie des gens,des animaux et des plantes. »

    Miguel Benasayag,La fragilité p.28

    (la citation de Joëlle Proust est tirée de son livre ‘Quand l’esprit vient aux bêtes’,Gallimard,1977,que je n’ai pas lu,je n’ai pas lu non plus celui de Paul Matthias mais
    je vais y aller voir)

    Merci pour ce précieux renfort.

  2. Ce texte mis en lien est passionnant.
    Une question : le bandeau de votre blog ne présente-t-il pas un fragment d’une toile de Schiele qu’il me semble avoir vue à Vienne ?
    Ce solitaire peignant toutes ces maisons alors qu’il traînait sur son dos sa coquille de colimaçon au fond de laquelle il se retirait, triste… Le philosophe de Rembrandt serait alors l’image suivante… au bas de son escalier en… colimaçon.
    Voilà un seuil (cette méditation de P.Mathias et ce commentaire) d’où on regarde l’écran comme une embuscade de Schiele…

  3. Bonjour et merci pour votre commentaire. La rue des Douradores s’enveloppe en effet d’une intranquillité qui tient tant de Pessoa que de Schiele, Kafka, Rembrandt, et d’autres. De son tracé exact, je crois que j’ai à peine conscience. Mais ce rapprochement que vous faites entre deux images aussi éloignées l’une de l’autre qu’elles ne le sont de leur origine, qu’elle soit picturale ou mémorielle, rend bien compte d’un itinéraire impossible, et donc, à concevoir comme l’ouverture même du paysage.

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