Cet obscur objet du dégoût (2)

2. La stigmatisation du reste comme déchet.

« Blessures et prothèses sont des figures accidentées de la défaillance, mais le cours de la vie est ponctué d’expériences permanentes de décomposition, au sens littéral où les corps ne cessent de se composer et de se décomposer tour à tour. L’horreur peut se gonfler de la dramatisation qui entoure l’accident, elle partage des angoisses communes au simple dégoût ordinaire, aux défections inoffensives des diverses excrétions. Excrétions et blessures ouvrent sur une menace d’épanchement qui brise l’équilibre fragile des corps, et le dégoût a pour fonction de préserver cet équilibre en tenant en retrait ces visions de pullulations incontrôlables. Même si l’apparence d’unité que nous projetons sur nos corps n’est qu’une fine pellicule, cet écran n’en est pas moins nécessaire à l’ordre des apparences, car c’est ainsi seulement que nous pouvons parler d’un corps et le reconnaître en dépit de toutes ses altérations.

La production d’un reste est donc la contrepartie inévitable de notre impuissance à totaliser le réel, et la stigmatisation de ce reste comme déchet est l’effet retors d’un besoin d’unité paradoxal. L’affirmation de notre capacité à penser une multiplicité essentiellement profuse est un acte d’affirmation-négation absolument ambivalent, produisant et excluant d’un même geste l’exception qui le rend possible et impossible. L’ambivalence affective du dégoût recouvre de ce fait une réelle ambivalence ontologique : la reconnaissance d’une part immonde imprescriptible est une condition de possibilité de toute unité, et dans le même temps, les détours stratégiques du dégoût semblent avoir pour objectif d’éviter cette frange insupportable. Le dégoût émet un aveu d’impuissance à tout maîtriser, mais une forme de dénégation à l’œuvre à travers lui tend pourtant à oblitérer l’importance ontologique de cette part aveugle. »

Julia Peker, Cet obscur objet du dégoût.

La suite : L’immonde est ce qui s’impose à la sensation dans sa littéralité

Précédemment : Ambivalence du désir : ces saveurs au parfum de décomposition.

 

Photo : L’appartement (1968), court-métrage de Jan Svankmajer.

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