Cet obscur objet du dégoût (3)

3. L’immonde est ce qui s’impose à la sensation dans sa littéralité.


« Qu’est-ce qui distingue donc si foncièrement le sentiment sublime éprouvé devant le colossal, de l’aversion indépassable pour le monstrueux ? Pourquoi l’un reste-t-il dans le champ dialectique du plaisir tandis que l’autre s’embourbe dans une jouissance abyssale, résolument exclue du système esthétique ?

(…) Dans l’expérience du sublime, l’analogie demeure effectivement  le grand ressort du jeu entre les facultés : l’inadéquation de l’imagination fait ressentir un pouvoir démesuré de l’esprit, et la violence de l’ébranlement est le point de départ d’un dépassement.

Mais cette matière informe peut élever l’esprit ou l’engloutir, l’affranchir des limites du sensible ou l’engluer dans la densité de la matière. Quand il est envahi par le dégoût, il voit ses facultés s’effondrer sous le coup de cette défection de la forme. L’analogie devient impuissante à rendre raison de ces phénomènes. Aspiré par la prolifération, le désordre de la matière n’est plus prétexte à l’idée d’infini, et la violence du chaos cède le spectacle à l’inutile persistance du déchet. Au lieu d’exciter le pouvoir de l’esprit, le sensible s’épuise dans la littéralité d’une matière irréductible à l’emprise des catégories et des idées, à l’entendement et à la raison. Ce qui se donne en spectacle au détriment du spectateur, c’est la littéralité indépassable d’un réel qui est à la fois irreprésentable et impensable, et cette double soustraction s’éprouve sous la figure de l’insupportable. L’immonde donc n’est pas telle ou telle figure de la laideur ou de déplaisir, il est ce qui s’impose à la jouissance, à la sensation dans sa littéralité.

(…) Le dégoût n’est vif qu’à la mesure de la jouissance qu’il contient, et la jouissance est d’autant plus forte qu’elle va au-devant du dégoût. Ainsi l’effet de réel provoqué par le spectacle de l’immonde n’est-il pas une simple appréciation de réalisme, mais un effet bien réel de sensation invasive. On ne peut que jouir de ce réel qui surgit, le sentir pénétrer en soi au risque d’être altéré, et le spasme où se mêlent d’un même souffle jouissance et dégoût approche d’une certaine façon de l’insoutenable. »

Julia Peker, Cet obscur objet du dégoût.

Précédemment :

Ambivalence du désir : ces saveurs au parfum de décomposition.

La stigmatisation du reste comme déchet

Photos : Eraserhead, David Lynch

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