La jeune femme au chapeau.

Toutes ces belles promesses, Jean-Paul Civeyrac, avec Jeanne Balibar.

Une jeune femme nue se coiffe d’un chapeau devant la glace, elle sourit, hausse une épaule et se regarde de biais, ravie, esquisse comme pour elle-même une danse mutine. Sur le lit défait repose l’homme à qui s’adressent ses gestes, ses paroles, son rire. L’amant dans la confusion des draps ne dit pas grand chose, lui. Mais la bienheureuse, l’étourdie,  ne fait pas attention, continue son bavardage toute à sa joie. La journée s’annonce lumineuse et amoureuse.

A présent la voici tout habillée, sous un autre jour croirait-on un peu vite, manteau noir, écharpe rouge comme une crinoline, chapeau. Impatiente de partir, confiante, quoique.  Plus tard au téléphone, elle enchaîne les messages, histoire de tout partager, même l’absence d’histoire, grappes de pensées,  bribes de conscience effilochée.  Poste restante, dans la boîte vocale.

Le soir ou un autre soir, ils se retrouvent face à face. Elle, toujours intarissable, lui, de plus en plus taciturne. Enfin il lui avoue ce que l’on a deviné depuis longtemps : il ne l’aime pas. Sursaut de fierté, le ton monte, c’est la rupture prévisible, manteau, chapeau, adieu. Elle repousse la chaise et s’échappe en vacillant.

Prévisible aussi, l’angoisse qui se lève, se déploie avec la puissance, avec l’aisance du virus qu’une longue incubation a déjà rendu maître des lieux. Son naturel accablant qui se manifeste sans stridence, sans heurts, sans éclats. Comme une évidence, elle voit le temps s’ouvrir, ou plutôt, elle s’ouvre au temps. Y invite le spectre de ses parents morts, de leurs amants, redevient l’enfant, la jeune fille, le corps complaisant, le corps trimballé entre la frustration et l’aigreur. Son cœur déçu s’embourbe dans l’ombre des défunts, le père et la mère : ils s’aimaient peu, ou mal, ou en vain.

Elle se désœuvre, on la soigne, elle se laisse faire. Oisive, de la ville à la mer, de l’hiver au printemps, elle prolonge le voyage intérieur en voyage extérieur. Ça ressemble à un parcours de clichés, clichés bien utiles parfois pour se frotter au commun des mortels, donner le change, arracher au passage quelques racines et flotter ce qu’il faut pour prendre de la hauteur. De toute façon il n’y a pas de guérison à soi-même, quoique prétendent les charlatans. Fièrement coiffée de son chapeau, Marianne garde un mystérieux sourire aux lèvres. Peut-être songe-t-elle qu’en plein soleil, les branches d’un arbre offrent de plus chaudes étreintes que les bras d’un homme indifférent.

Marianne a souvent l’impression qu’on se moque de son chapeau ; au moindre regard déplacé,  elle se met en colère. Elle porte ce chapeau comme son cœur en miniature, son double, sa métonymie : un accessoire à défendre à la place de soi-même. Honte et orgueil se mélangent intimement. C’est son secret de polichinelle.

Le film s’ouvre sur une séquence de concert, prétexte à un savoureux marivaudage, dont le billet illustré en photo est l’enjeu. Marianne est violoncelliste, mais on ne la verra pas beaucoup pratiquer son instrument… Pourtant la musique environne Marianne, à la fois espace et déplacement, possibilité de forme et indétermination. Dans l’état où on la laisse, Marianne n’est pas un personnage achevé, ne le sera jamais.

Toutes ces belles promesses de Jean-Paul Civeyrac, avec Jeanne Balibar, Bulle Ogier, Éva Truffaut, Pierre Léon… (France, 2003 – durée 81′) ; musique de Mendelsohnn.

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