Son ombre

Elle m’a dépassée trois fois ce matin contre une seule les autres jours. Un problème de lacet défait. D’abord son ombre, d’emblée identifiable – un infime flottement – la voici devant, insaisissable. Bientôt elle s’immobilise, se penche sur son lacet, je la dépasse à mon tour, puis ça s’inverse. Au bout de la troisième fois je commence à m’interroger sur la qualité de l’ombre portée par l’éclairage : est-elle artificielle comme la lumière qui l’engendre ? Il me semble que non, il y a une autonomie de l’ombre, davantage qu’une simple projection elle est l’antithèse qui ne fait jamais défaut, elle valorise l’immatériel et va jusqu’à  compromettre la preuve de son contraire. Sans doute s’agit-il d’une mise en question purement émotionnelle, mais justement, c’est ainsi que je me représente la situation, c’est moins une affaire de bon sens que de jugement et, à mes yeux, l’ombre de cette jeune femme frôlée chaque matin (une fois, trois fois, toutes les fois), manque de consistance. On verra ce que sera son ombre au printemps, à la lumière du soleil, si on continue à faire ce bout de chemin ensemble. J’écris « ensemble », le terme ne convient pas. Nous suivons la même route, elle devant moi derrière, nous ne nous connaissons pas, ne devons pas nous connaître : nous sommes parfaitement détachées. Mais, en ce qui me concerne, pas sans rapport. Ainsi ce que je sais d’elle se développe peu à peu, à l’horizontale du temps, se complète et cependant ne construit pas une théorie. Je ne parviens pas à la lire. C’est-à-dire que moi je l’observe, mais je ne suis pas certaine qu’elle fasse pareil. Quand elle me dépasse rien ne se passe, je constate une introversion, je perçois une apparence dépourvue de rayonnement, un mouvement sans corps. Il ne m’arrive que très rarement de heurter un tel obstacle. En toute circonstance, même de loin, même à une heure équivoque, je suis un champ de vision ouvert à tout ce qui vient, en face ou de derrière, avec ou sans pensées, avec ou sans conversations, en couple, en groupe ou solitaires, amants, collègues, rencontres, je les laisse me traverser, je suis à peine un filtre. Très habilement cette jeune femme m’esquive, me contourne, elle-même sans accès. Pourtant, tout porte à croire que, quelque part entre nous deux, existe un point d’intersection. Les indices abondent. Par exemple, il faut admettre qu’elle me ressemble un peu… Même silhouette (elle légèrement plus grande), même allure vive (elle légèrement plus rapide), même type de vêtements sombres et – ce qu’il y a de pire – mêmes chaussures de marche. Ce n’est pas un détail, les chaussures de marche, ça nous relie, ça dit quelque chose de nous, deux jeunes femmes qui sacrifient l’élégance à la nécessité de marcher, qui n’ont pas d’autre choix que de commettre contre elles-mêmes cette détestable faute de goût. Mais peut-être, contrairement à moi, ne considère-t-elle pas que ses chaussures la trahissent. En ce cas, et je ne saurais l’affirmer, il ne s’agit là nullement d’un point commun. Pour le reste son visage se dérobe à ma vue, tout va trop vite,  tout est trop obscur, mais, si on s’en tient  aux lignes générales, si on nous place l’une à côté de l’autre, on peut vaguement conclure que nous sommes sœurs, tout au moins parentes. Mais en réalité, comme elle est devant et moi derrière, nous ne coïncidons pas. Aussi, elle a les cheveux coupés très courts tandis que les miens sont plutôt longs, sauf que le chignon que je porte quasiment tous les jours nous ramène à égalité. D’ailleurs en y réfléchissant, j’en viens à croire qu’elle a aussi les cheveux attachés. Décidément les indices s’alignent sur des voies parallèles, ne convergent pas. Inintelligible, elle passe près de moi plus secrète, plus négative que son ombre. Quelques notes d’un parfum quelconque, une démarche sans particularité, la tête droite, pas de cigarette, pas de téléphone portable, un sac informe, aucun signe extérieur de quoi que ce soit. Une énigme et aucune clef à disposition. Où va-t-elle ? Souvent je me demande ce que font les gens qui, comme moi, travaillent dans ce quartier. Médecins, avocats, comptables ? Elle n’a pas l’air de tout cela, elle n’a l’air de rien, je me retrouve dans l’incapacité de lui attribuer la moindre profession, la moindre définition, la moindre intention. Inhospitalière, inhabitable, elle résiste à l’identification. Après dix minutes de marche décalée (elle devant, moi derrière), je la vois emprunter une rue qui l’éloigne de celle que je  dois prendre. Comme à chaque fois, je me sépare avec une violente envie de rester derrière elle, son ombre.

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Photo : Alexey Titarenko

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