Jacob recommencé

Peu importe qui je suis, je veux recommencer. Mon prénom, tant de fois modifié, non par moi mais par décret, désigne un pays, origine fortuite et vaine, ne me définit pas. Pays dont je demeure l’invité, l’initiale, prénom n’appartenant à personne, hospitalité dénuée d’hôte : j’assume une continuité qui m’indiffère. Les siècles ne font pas mon âge ; pour durer il faut ne pas compter, ne pas peser, il faut s’étendre comme pour s’endormir – et cependant veiller ! Ma peau docile héberge la multitude, reçoit l’accident et l’architecture, sans fierté car sans honneur elle arbore crevasses, édifices et gravats ; mes pores suent la pierre et le sel et mes yeux ne répandent que du sable ; je rouille, je taris, je m’écroule : mes racines creusent par ennui des galeries de silence.

Que sans moi ce pays meure ou demeure, je suis vieux de lui, il est jeune de moi, c’est ainsi : pour engendrer il faut se diviser. Peu importe où je me situe, je veux recommencer. Jadis me fut offerte, idéale, fluide, fatale – l’échelle. Méditant plus que de raison, méditant vil, méditant fou, mon blasphème est de vouloir en construire une nouvelle. Je veux l’instant, le domicile, je veux posséder, je veux m’élever, gravir, mériter.

Las de l’éternel qui fonde mon empire et ma désolation, parjure, je sollicite et je m’incline. L’infime me cède au sensible, tout s’équilibre à travers le geste. Le cèdre et le chêne peuvent venir à ma rencontre, le travail peut me décharner : j’accède à mon propre corps. Dans le bois mes veines peu à peu s’insinuent, j’y vois un visage  dont les nœuds sombres me regardent. Cette chair me révèle la mienne. Non je ne vais pas me crucifier comme l’autre, mes projets ne concernent que moi et c’est ma peau que je veux sauver. Alternativement dressé et ployé je me sens infatigable.

Hélas le sol perfide a le dessus, le ciel mouvant a le dessous, entre l’excès et le manque je vacille. L’arbre est mon modèle, Babel mon spectre, mon geste m’exalte et me terrifie. Où que je me tienne j’occupe le centre de Bethel, Mahanayim et Penuel. C’est là que je m’inscris, trace et caractère en dépit de ma volonté.

Mon vertige trahit une circulation contraire, quelque chose ou quelqu’un me fait signe et je dois l’ignorer. L’entêtement désormais donne au temps son prix de douleur. J’endure et ne languis plus, concentré non plus friable, non plus épars. Ma solidité me rassure. Je pense, voilà je recommence.

Je me choisis un nom qu’il me faut taire. Proférer c’est risquer de perdre : ce nom – le mien – jamais je ne le donnerai. Je le sais de l’Autre : jadis, parmi tant d’offrandes, son nom seul il l’a gardé, disposant du mien, objet malléable et variable, sujet maudit. Il m’a dispersé pour se rassembler en moi, j’ai nourri ses troupeaux, fécondé ses filles, grandi ses enfants et mené ses luttes. Assez ! Regarde-moi de tes yeux omniscients, puisque me voilà visible comme une tache !

Mon échelle je veux qu’elle me constitue, qu’elle m’épargne l’interruption, qu’elle évolue du sable à l’étoile et m’entraîne en son ascension, que nos cellules se confondent sœurs en la matière et m’arrachent – c’est l’essentiel – au vide qui me hante.

Chaque niveau pose un nouvel horizon, déplace le lointain, le stabilise puis l’améliore. Vois : de mes mains je configure. Ensemble les échelons fractionnent le monde et le restituent à sa source qui est mon imagination avide. Alors ces barreaux  m’emprisonnent à l’horizontale, moi, ivre d’invention, je suis lié ! Droites lignes réduisant le ciel en feuille de papier où ne s’écrit que ma petite histoire.

Effroi du vide entre les marches, furie de mes mains agrippées ! Traîtrise de la terre à mon égard, déloyauté du ciel, ricanements du cèdre et du chêne exsangues de moi ! Voilà ce quelque chose, ce quelqu’un – toi – le vide qui sépare, ronge le bois, trouble la terre, creuse la voûte à mesure que je m’approche, vide qui divise pour effondrer ma hauteur ! Vois, il me reste contre toi la possibilité de tomber, le pouvoir de m’achever –  que ma chute au moins serve à cela : qu’elle me préserve de la domination de l’inaccessible. Après je pourrai toujours – recommencer.

Texte inspiré par l’exposition Anselm Kiefer à Anvers (jusqu’au 27 mars 2011).

Également :  cours d’Anselm Kiefer au Collège de France (5 séances à partir du 10 janvier jusqu’au 21 mars, disponibles en audio et vidéo sur le site).

Et un entretien avec Laure Adler sur France Culture : Hors-champs, le 18/01/11 (disponible à l’écoute sur le site).

Photos : Am Anfang (2008)

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3 réflexions sur “Jacob recommencé

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