L’ange de l’épaule droite

Djamshed Usmonov, « L’ange de l’épaule droite », Tadjikistan, 2002 (durée : 88’)

La mère

Asht – ce village personne ne le connaît, si ce n’est ceux qui y vivent. Découvrir un lieu caché, c’est se demander ce qu’il signifie, comment il se révèle. Un point d’invisibilité sur la carte, quelque part au fin fond du Tadjikistan, autant dire non pas le bout du monde, mais son centre, un minuscule plateau que les montagnes ont eu l’obligeance de céder à des femmes et à des hommes valeureux, contraints de souffrir toutes les aridités du climat, toutes les âpretés de la terre avare, femmes et hommes pourtant toujours insuffisamment préparés à soutenir du regard cette aberration secondaire qu’est l’absence d’horizon – Asht donc : un endroit bâti à même les épaules de ses habitants, un village qui ne peut exister ni durer sans accabler ceux qui le font tenir, paradoxe temporel, figure de la persistance contre l’aberration même de l’existence

Là-bas on raconte qu’au Jour du Jugement, on ne pèse pas les âmes mais les livres. Ceux-ci sont l’œuvre de deux anges (un à chaque épaule), chargés de consigner bonnes et mauvaises actions. On sait qu’après la mort, les livres sont remis à saint Aouf afin qu’il procède à la pesée. Somme des péchés ou des bienfaits, le volume le plus lourd décide de l’enfer ou du paradis.

De cette version du Jugement, on retient la rigueur mathématique. Il n’y a pas de marge d’erreur, ni tendresse ni rémission : des mots sur une balance et la valeur absolue de l’écrit.

Les légendes sur l’au-delà ne guident pas tant le comportement d’un homme qu’elles n’éclairent, à rebours, sa magnifique inconséquence.

Hamro

Et voici l’histoire d’Hamro qui, après une dizaine d’années passées dans une prison russe, revient à Asht, parce que c’est là qu’il est né et que sa mère à présent s’y meurt. Sur place, il ne tarde pas à s’apercevoir que  la maladie maternelle n’est qu’une mise en scène destinée à le livrer à ses trop nombreux créanciers. Parmi ceux-ci, le maire du village, le raïs, n’est pas le moins véreux. Hamro fait l’épreuve de la menace, du tabassage et de la déception : puisque sa mère en pleine santé s’est  relevée de son lit, il ne peut même pas compter sur l’héritage et la vente de la maison pour honorer ses dettes et repartir en Russie. Accessoirement, on lui confie le soin d’un enfant de dix ans, son prétendu fils, mais qui sait, peut-être un bâtard. De plus en plus abîmé, Hamro cherche à s’acquitter de toutes les manières, le vol s’avérant un lamentable expédient. Dans ses tristes affaires, son petit garçon le suit de près, ombre culpabilisante et regard rédempteur ; d’un peu plus loin,  sa mère l’épie, vieille femme toute en rides et replis, rugueuse et renfrognée, mais ô combien belle, et vive et courageuse – déterminée à demander l’impossible pour sauver le fils prodigue, le fils ingrat.

Le fils

A Asht, les rues sont à vif, terre sèche ou terre gelée, les maisons sont en pierres épaisses, ce qui fortifie mais ne rend pas le foyer plus doux. On dort sur la paillasse, près des animaux ; il y a peu de lumière, peu de meubles, ni eau courante ni électricité. Le confort ne s’imagine pas, il faut se réchauffer à la vodka. A elles seules les robes des femmes monopolisent toutes les couleurs, sinon c’est gris, brun et cendre, les hommes portent du cuir sombre, la neige repeint le paysage en blanc. A tous, les montagnes infligent leur âpreté rocheuse ; c’est une beauté sidérante qui ne nourrit même plus l’âme.

Il importe de noter ces détails, de regarder L’ange de l’épaule droite d’abord comme un paysage, puis comme un documentaire, et accessoirement comme une fiction. Rien ne doit distinguer ce lieu de son âme et de son imaginaire. Car Djamshed Usmonov filme ici sa terre maternelle, son village natal, et le fait qu’il soit parti depuis longtemps, la distance et le temps passés ailleurs font de son retour davantage qu’une visite de courtoisie : c’est une introspection. Le récit met en question le devenir du village et de ses habitants ; le recours aux légendes ne tend qu’à l’intériorité. Hamro, la mère et l’enfant forment une trinité signifiante. L’homme qui approfondit son origine, sa structure, sa foi, ses traditions, se dédouble, comme Asht se dédouble sous le regard du réalisateur : archaïsme et modernité, liberté individuelle et destin, autonomie et filiation. Matière rassemblée et mystérieusement répartie entre deux épaules, deux anges, deux livres. Le symbolisme affleure, étant déjà contenu dans le réel, participant de la vie courante. : L’ange de l’épaule droite donne à voir un fantastique immanent au naturalisme, une fiction inscrite au cœur du réel. Pour un peuple fervent, les légendes ne sont jamais vestiges, jamais écailles ; elles sont opérantes. L’imaginaire est ce qui constitue un peuple moralement, en proportion égale avec l’environnement, la société… Aussi tout ce qui arrive à Hamro et à ses proches s’explique par un mystère plus grand, qui n’est rien d’autre qu’une forme spirituelle de la vie. A Asht, le naturel est intrinsèquement surnaturel.

Revenir sur soi-même, sur son passé –  peser les âmes : aberration, folie, cruelle rêverie ? Dans un certain sens, juger relève de l’injustice. Comment départager le bien du mal ? Le passé du présent ? Soi d’autrui ? L’ange de l’épaule droite démontre que le Jugement, quantification de l’insaisissable, est impossible. Il faut que le Jugement ne soit ni arbitraire ni déterminé. Seulement puisqu’il est nécessaire, souhaité –  point de fuite, extériorité et distance – Saint Aouf  est garant de l’impartialité. Peut-être est-ce une façon de dire que le Jugement, même  injuste, est préférable à l’absence de Jugement. Ou encore, peut-être qu’à l’insu de tous, les anges sont cléments et que, dans le secret des épaules, ils suspendent leur geste et finissent par ne rien écrire… Si les livres restent blancs, tout retourne à  l’impondérable… Le Jugement est vide.

La terre

 

L’ange de l’épaule droite, Djamshed Usmonov.

En contrepoint : Djamshed Usmonov joue le rôle d’un réalisateur atypique, dans La route de Darejan Omirbaev (Kazakhstan).

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