Antschel

« … une langue, de toujours, sans Je et sans Toi, rien que Lui, rien que Ça, comprends-tu, Elle simplement, et c’est tout. » (Paul Celan, Entretien dans la montagne)

« … le poème qui parlait de moi, parle de ce qui concerne un autre ; un tout autre ; déjà il parle avec un autre, avec un autre qui même serait proche, qui serait tout proche… » (Lévinas, …de l’être à l’autre).

Il a fallu qu’il s’anéantisse, c’était déjà fait, il mit un terme au non-lieu, un terme au non-dit. Ce fut une avance prise sur le temps, dégénérescence en paysage et renaissance en perspective, un recul forcé dans le devenir. Il se greffa sur l’instant, à son saisissement, se greffa sur le brouillard, à sa végétation rare, défaillante, se greffa c’était déjà trop tard.

Antschel l’orphelin, issu de la Terre Noire, à jamais maculé, tache de naissance, et marqué, talisman. Par elle il sut qu’il pouvait arracher les aiguilles, blanchir les cadrans ; par elle ordonné vagabond, il se voulut sec et se voulut désert. Puis osant davantage, du lait tourné faisant bouillir le vin, osant le revers de l’outrance y trouvant l’absence, tandis qu’elle, autre et pareille, scintillait ses nuits successives ; lui, enragé, suivant telle pente, telle ascension ; elle le masquant – aux yeux des faux enracinés – mirage. En ses amalgames et miroirs, métaux aberrants de lumière, Antschel, enfant de la Terre Noire, était déjà poussière.

Sur lui pleuvaient les lambeaux de la lumière ouverte. Celle-là telle une peau et la durée telle une peau et l’infini tel un dôme, il voulait les crever, les éventrer, les vider. Et voilà le diffus, l’insaisissable se répandaient, le nimbaient, éclats du ciel effroyablement inconsistant. Lui le récalcitrant, lui dehors, regard acéré, sable exaspérant la lumière, ce fut elle sa prisonnière. Etirant ses cheveux, serpents et nœuds coulants, tirant, tirant jusqu’au hurlement, c’est cela, il fit pleurer la lumière.

Noirci en cendre, illuminé en sable, alourdi en plomb – sa métamorphose ne fut pas l’œuvre du destin mais son verbe. Cela, ce n’est pas le temps qui passe, c’est cela le temps qui Est. Impossible oubli, impossible souvenir, devant l’innommable faire mieux que se taire : éclore le silence, extirper le bruit, les interjections, les halètements. Ces cris coagulés sous la terre, coagulés dans l’air, c’est encore, ni vent ni cimetière, c’est encore, ni sang ni éther, c’est encore – la vie. Qu’ils fleurissent enfin, verbe de lilas, verbe sauvage et martagon, œillet et tournesol. Détressant les barbelés retressant treillis d’épines, un fil pour un autre jusqu’à la corde qui attend, paraît-il, tendue vers le haut ou vers le bas, nul ne le sait, qui attend là comme un hameçon.

Antschel le taciturne, nul ne le récite, et songe cependant qu’il est verbe articulant silence. Oh ! cette vaine proximité du langage frayant avec le désir, et ses affinités avec les lèvres, ses caresses formant murmures et ses étreintes de souffle – toutes retenues intactes et jamais reçues. Antschel cela ce n’est pas l’œuvre du destin c’est le lot commun.

Et son nom n’est rien, cependant, c’est son nom là dans le fleuve, lui le protégé de la Terre Noire, c’est à l’eau comme aux chiens qu’il l’a jeté, la Terre ayant pris le reste, le sable, la cendre, le plomb – la Terre ayant pris le reste, la floraison, le bruit, la lumière en débris.

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