Anamnèse filée

« Elle avait rêvé rouge. Elle saigna »

(Rimbaud, Les premières communions)

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D’autres, aventureux, impatients, se contenteraient de passer là où je m’attarde.

Un jour, traversant le jardin, je le sens s’amollir, monter. Le sol ne s’enfonce pas il grimpe le long de moi, m’enrobe jusqu’aux épaules, c’est un mélange d’eau sale, d’herbes pourrissantes et de boue. Non loin et à niveau quelques personnes s’esclaffent, le jardin se peuple de bouches hilares. Hélas ma joie est sans mesure mieux vaut  la dissimuler. Je bredouille des mots de convenance sur ma maladresse, je ne savais pas, je n’avais pas vu, restant bien là, stationnaire, véritablement allégée, tardant à me mouvoir, sachant aussi que la boue se collera juste là quand je tenterai de me déplacer. Un jour traversant le jardin ce sont les statues confiées à mes soins, je les touche pour la première fois,  paumes et doigts, ce sont les statues qui, à peine effleurées, s’émiettent, torses et visages, un nez, une joue, une épaule, un genou, un coude, à mon approche, les corps s’effritent, se disloquent, comme si le marbre révélait une allergie à ma peau. Affolée prête à combler, colmater, coller, couvrant creux et crevasses de mes mains désastreuses, je vois mon effroi les abîmer. La désolation gagne la pierre éparse, froideur jonchée, constellée, désolation sensuelle. Semblant presque s’épanouir et se complaire de s’être répandue, libre de la forme, alanguie dans l’herbe mutine, se couvrant de brume elle s’enfonce un peu dans la terre. Et moi je devrais frissonner et je frissonne désirant geler, transir en lieu et place des statues, les remplacer. Nul regard sur moi, sur elles, le jardin désert sinon sans moi, tout est effacé. Libre de me désagréger doucement, et de rester là, attendre le soleil qu’il me cuise, attendre le vent qu’il me ressasse, la nuit qu’elle me craquèle, attendre les pas et la main qui me ramassent, qui me recèlent. Un jour marchant dans la rue dans mes pensées, je sens soudain qu’on m’observe, et je me tourne cherchant d’où vient l’intensité. A travers une fenêtre, j’aperçois, à hauteur, le regard fixe, le regard écarquillé, la clarté du regard sculpté. Discernée brusquement par l’œil cave qui me dévore, je reste figée, je ne sais si, d’un côté de la fenêtre, je suis voyante, si, de l’autre côté, je suis moi, vidée.


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