Le narrateur est ce double dont le soi s’est anéanti

« L’autre est quelqu’un fait du geste d’un couple. Et l’attention est ici toujours le creux d’une attente. La scène imaginaire n’est pas une image, non plus une représentation. Elle est une parole qui s’écrit : elle est le narrateur. Et le narrateur est ce double – voyeur invisible – dont le soi s’est anéanti. Il est le double devenu autonome : il impose l’ordre de la narration et régit l’économie du vide. Le narrateur est ivre et sa mémoire est ivre de narration. »

« Le récit est peut-être fait pour ne pas mourir. C’est pourquoi la parole narrative est marquée, dans son principe, par son propre épuisement : c’est le lot de sa toute-puissance. Littéralement amnésique de soi, le narrateur ne peut souffrir ni d’absence ni de séparation puisqu’il est au centre multiple de la scène qu’il engendre et dont il ordonne le moindre détail. La subjectivité des personnages du récit dépend entièrement de la loi du narrateur. »

« Il se pourrait bien que le narrateur (qui n’est pas un personnage, puisqu’il est la parole d’un vu) échappant ainsi à toute loi psychologique de la subjectivité, soit la surface d’un corps qui s’appelle texte. Moyennant quoi, les figures corporelles de l’érotisme ne peuvent être que dérisoires : l’érotique – et non pas l’érotisme – défie toute représentation de la nudité corporelle. L’érotique se dirait seulement de l’écriture qui seule a pouvoir – par sa négativité – d’engendrer le texte. Ce qu’on appelle le corps ne saurait se représenter car le sexe est son texte. Et la jouissance ne peut avoir lieu ailleurs qu’en la parole narrative comme si elle se définissait négativement par la fascination de son propre objet qui n’est autre que le non-dit. Et il revient enfin à l’explicite d’être l’affirmation dénégative du non-dit. »

Texte extrait de L’absence, Pierre Fédida (1978)

Captures d’écran de Persona, Ingmar Bergman, avec Bibi Andersson et Liv Ullmann (1966)

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Une réflexion sur “Le narrateur est ce double dont le soi s’est anéanti

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