Un événement de la pensée pour l’effroi devant les choses

« Difficile à saisir, quelque chose en eux avait sans doute une importance qu’on n’a pas su reconnaître, ou bien a réveillé l’écho d’un souvenir, d’un sentiment, d’une sensation même qu’on a voulu cependant garder à moitié enfouis – dont on a eu peur. Mais peut-être y avait-il en eux simplement une certaine perfection et, même si le sens était pauvre (même si, plutôt, on l’avait cru tel – n’ayant pas su lire), c’est par l’achèvement un peu miraculeux, l’étonnante nécessité de la forme qu’ils s’étaient imposés de manière presque physique, et sont désormais présents – mais sans qu’on puisse ressentir quoi que ce soit de cette présence – comme certaines parties du corps dont on n’a pratiquement aucune conscience, sauf si quelque maladie ou douleur la suscite ou la ravive : alors brusquement – ou peu à peu – on s’étonne de ressentir quelque chose là où rien, auparavant, ne semblait exister (où cela, plutôt, existait moindrement – car il ne s’agissait pas d’un pur vide mais d’une absence un peu opaque et sombre, un effacement, une limite, à la façon des choses habituelles à quelque distance, qu’on ne regarde plus que dans l’indifférence de leur présence et qui demeurent ainsi longtemps entre le visible et l’invisible jusqu’au jour où, les apercevant soudain, elles apparaissent terrifiantes et révélatrices de quelque chose d’insupportable) ; on a peur. On peut supposer que le rêve – certains rêves au moins – jouent pour eux un rôle analogue à celui que joue la maladie pour certains organes ou un événement de la pensée pour l’effroi devant les choses. »
Philippe Lacoue-Labarthe, « Préface à la disparition ».

Capture (détail): Pieter Brueghel, Le retour de la chasse, tableau filmé par Tarkovski dans Solaris.

Voir aussi : Derrière tout ce qui s’écrit, cette fragilité infinie où je disparais.

– périhélie –

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A rebours miennes, les ombres la nuit, viennent.
Dedans tout s’efface, se détache
de mes bras la raison
j’ai vu l’espace suffisant
d’une vie seconde,
à défaut, maintenant, d’horizon,
passé, le monde s’effondre.
En nul objet reclus, sa faible anatomie fume,
l’esprit harcelé se dispute
puis, s’échappe, vite remis.
Muré, massé, malade, tumulte
rentré, l’écho est un milieu
montage de voix éparses
la solidité de l’immatériel
sans sa charge. Y tenant presque
la preuve du contraire, je vois,
et comme on tremble, je sens, miroir à mon anxiété.
Ne sommes-nous pas, transvasés, encore
d’hier les souvenirs à ras-bord,
une adresse peut-être, moins, un signe
l’image fond dans un angle, coule un motif vaseux
échoue je n’imagine rien
ne me donne la réplique.
Avec ce qu’on absorbe, happée
la moindre pensée fourche, se travaille à tort.
Rêve. En rade du sommeil que le corps réclame,
son bref soulagement promis, ou le monde démantelé.
De ces forces douces, persuasives
la nuit ne se relèvera pas
A son chevet sourde descente
d’une même substance tombent
les ombres s’émiettent
fragments de comète

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Son éclat, à la lisière du monde

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« C’est sans doute ce que voulaient dire tous ceux qui ont souligné le fait qu’aimer l’autre, c’est toujours être fasciné par un monde, c’est aimer son monde et, pourrions-nous ajouter, à travers son monde, accéder au monde même. Dans l’amour, se donne soudain sur le mode intuitif ce qui excède l’ordre de l’intuitionnable. Mais encore faut-il s’entendre. Cela ne signifie pas que l’amour est de l’ordre de l’intuition, comme si en l’autre devenait soudain visible l’invisible du monde. Cela signifie plutôt que nous avons affaire, dans l’amour, à une expérience absolument singulière, celle d’une percée du monde en l’autre ou d’une traversée de l’autre vers le monde. Il ne faut donc pas dire qu’en l’autre l’invisibilité du monde se visibilise mais plutôt que l’amour nomme une épreuve qui n’a pas d’autre nom, l’épreuve de cette percée, de cette quasi-présence du monde en l’autre. Aimer c’est pressentir en l’autre le visage du monde et tendre vers lui comme vers celui qui m’en délivrera la clef, comme s’il concentrait en lui soudain la puissance phénoménalisante du monde. Cette expérience singulière est donc aussi une expérience limite, ou plutôt est la saisie d’une limite : précisément de celle, à la fois irréductible et disparaissante, qui sépare le monde de ses manifestations mondaines. Dans l’amour, le monde semble refluer sur lui-même et l’éclat que l’autre y acquiert tient finalement au fait qu’il semble se tenir à la lisière du monde, au point de ce pur excès qu’est le monde. Dans l’amour, l’illimitation semble se rassembler en son sein, se concentrer à sa propre limite, là où peut surgir un être fini, qui vient comme témoigner de sa profondeur. »
Renaud Barbaras, La vie lacunaire.

Précédemment : Ne pouvant se rejoindre dans le monde qu’en s’y perdant encore.

– deux temps –

– c’est là l’hypothèse de l’acrobate, nœud coulant de ses folles arabesques, là le risque qui le détermine de ne fixer qu’un vertige, défiant l’air prompt à le repousser, trait sur matière, étincelle s’éclaboussant toujours en train de se refaire, c’est ainsi qu’il nous apparaît, ainsi, mais qui peut le saisir, qui peut comprendre, suivre le fil invisible qui le retient encore quand il semble s’élancer si librement, comprendre qu’ainsi jeté presque virtuose du vide survient le risque, risque de ne pas être rejoint  –

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– Ils courent l’un vers l’autre. Dans leurs regards, leurs souffles accordés, la distance se résume, le temps fuit de plus belle. C’est donc que cela existe, ce vers quoi ils se hâtent ; cet horizon, faut-il qu’il soit profond pour qu’ils le piétinent, l’oublient. Comment, entre ces deux corps pressés sous une emprise unanime, comment n’y aurait-il pas quelque trappe que l’élan ignore, quelque autre énigme sous laquelle se trame un temps qui ne soit pas celui d’un seul cœur battant ? Car non seulement l’événement se dissimule, et son inadmissible latence prend une épaisseur et une densité telles que le sol sous leurs pieds s’enfonce, mais encore, preuve à venir d’une réalité qu’ils ne croiraient jamais voir s’ériger là, non pas sans doute de leur propre vouloir mais à leur contact, presque sous leur peau, ce temps-là semble se renfrogner, faire surgir et s’arracher des développements jusque dans ses propres replis, fouillant, creusant la distance comme s’il y avait là une fissure au sein même de la continuité –

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Le combat dans l’île

Alain Cavalier, « Le combat dans l’île », avec Romy Schneider, Jean-Louis Trintignant et Henri Serre, (1961).

Comment vivre ? Désir qui se désole ou criante déception, cette question semble témoigner d’une vitalité assez pauvre alors même qu’elle sanctionne justement les êtres les plus brûlants. A leurs yeux, le monde ne coïncide pas. Leur réponse au comment vivre présente les dehors d’une action mais, vaine intensité, elle les met, sous tous rapports, en porte-à-faux, en suspens. C’est à cet endroit-là qu’Alain Cavalier plante sa caméra, loin, en hauteur, à la place de la réponse qui ne s’exprime pas, pour la plonger, elle, dans le monde, dans la vie, avec ce désir-là, rabattu sur la chair, et c’est pour forcer le contact redouté. Du coup, le monde, piégé, se déréalise un peu, devient une île, siège d’un combat. La caméra s’octroie la position que nul ne s’accorde. Plutôt, elle s’en empare à seule fin d’en accuser le défaut.

Comment vivre ? Reprenons les termes du combat. Première hypothèse : selon ses convictions. Principe qui pourrait écraser tout ce qui traverse son champ opératoire si Alain Cavalier, suivant la logique du désir vide, ne lui ôtait précisément tout contenu. Car l’acte auquel la conviction renvoie, paré des oripeaux de la virilité et de l’héroïsme politique, n’est qu’un vulgaire assassinat, une lâcheté, une idiotie, dont les motivations réelles (principalement œdipiennes) suffisent à annuler le peu de valeur idéologique. Autre hypothèse, même schéma qui se répète : l’amitié, la fidélité. Dont la déception se nuance d’une question subsidiaire : est-on trahi ou se trahit-on soi-même ? Ou encore, hypothèse suivante : aimer l’un et nul autre, dont le corrélat extrême serait également réflexif : ne pas s’aimer soi-même. L’aimé est-il à la hauteur de cet amour ? L’est-on soi-même ? L’amour, en d’autres termes, peut-il s’abstraire des réalités qui le battent en brèche ? Dernière hypothèse : refuser toute forme de violence. Quitte à la subir, s’offrir en victime.
Propositions également impossibles, également contradictoires.

Entre volonté et réalité, le quotidien frustre à la folie. Tout est sous tension. Une telle violence initiale ne peut promettre que son propre dépassement. L’action est passion, la passion conduit à la détente : mise en évidence d’une liberté difficile dont l’exercice repose sur l’expérience d’une déception. Le récit est suffisamment dense et incarné pour dissimuler ses enjeux, et puisque le montage signale davantage d’accidents que de coïncidences heureuses, la résolution sera forcément critique. C’est dire que l’apaisement n’est pas, et ne sera jamais, ce que l’on souhaite. La tranquillité, si elle est atteinte, demande elle aussi à être dépassée, sinon dans la vie même, par un simulacre : une scène de théâtre.

Sans doute n’est-ce là que le menu ordinaire d’un drame immémorial, le nôtre. Et comme nous nous montrons toujours prêts à nous en émouvoir comme d’une découverte, le cinéma nous prête à cet effet un de ses visages les plus bouleversants et les plus justes, celui de Romy Schneider. Elle livre ici une première version du rôle de l’actrice tourmentée qu’elle reprendra, treize ans plus tard, dans L’Important c’est d’aimer. Qui mieux qu’elle pour donner chair à ce combat, versant terrible de la conscience ? Fruit acide dévoré à belles dents, le corps exulte dans la danse, Mozart, la dépense, le plaisir. Mais aussitôt le front se plisse, le regard implore, un couteau se fiche dans la voix, la peau s’effondre sous les coups. Cette femme tout entière vouée à la vie devient la déchirure. Lieu du combat, elle constitue la ligne de démarcation entre deux hommes que tout oppose (Jean-Louis Trintignant et Henri Serre qui, malheureusement affublé d’une moustache, jouera l’année suivante dans Jules et Jim), deux hommes qu’on ne se risquerait pas à qualifier car, en vérité, on ne les perçoit qu’à travers elle.

Le combat pourrait s’achever en scellant sa propre absurdité, et partant, la vanité de toute action individuelle, de la volonté, de l’amour. Or, c’est l’inverse, bien sûr, ces termes ont, sur le moment, leur importance. Ce n’est qu’après coup qu’ils perdent tout éclat et tombent en cendre. Dépassée, débordée dans ses conséquences, la déception se dissipe : ce qui la fondait a tout simplement disparu. Résolution pas si heureuse, en fin de compte, ainsi soldée par une si grande perte.

Alain Cavalier, « Le combat dans l’île » (1961)

Andrzej Żuławski, «L’Important c’est d’aimer» (1974)

Ne pouvant se rejoindre dans le monde qu’en s’y perdant encore.

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« Or, telle est exactement l’essence du désir : il se distingue du besoin par le fait que rien ne le comble, que cela qui l’apaise le frustre tout autant, de telle sorte que ce qu’il atteint se donne toujours comme en défaut vis-à-vis de ce qu’il visait véritablement, dessine une transcendance dont il est la négation. C’est ce qui arrive au sujet vivant qui, en raison même de l’irréductible profondeur du monde, ne peut se rejoindre dans le monde qu’en s’y perdant encore : son aspiration est vouée à demeurer insatisfaite, là même où elle est satisfaite, et c’est pourquoi elle est désir. Enfin, s’il est vrai que le sujet ne s’affecte que sous la forme de cette dépossession qu’il accompagne de sa lumière – de sorte que, pour lui, il n’y a pas d’alternative entre se saisir et voir le monde – il faut conclure que le désir, affect premier du sujet est l’autre nom de l’intentionnalité. Dire en effet que rien ne le comble, c’est reconnaître que le désir n’est désir de rien (de déterminé) et c’est justement la raison pour laquelle il peut tout accueillir. Son incessante insatisfaction est tout autant un pur accueil : la profondeur du monde qu’il ouvre est mesurée par la puissance et l’indétermination de son aspiration. Il est la puissance même de l’accueil, la forme de la réceptivité, l’activité propre à la passivité. Parce que son affection est l’épreuve d’une lacune et ne se réalise alors que comme mouvement, elle ouvre la profondeur du monde, son intentionnalité. »

Renaud Barbaras, La vie lacunaire.
Capture : Nostalghia, Andrei Tarkovski.

Voir aussi : Son éclat, à la lisière du monde.

– Paysage mutuel –

Il n’empêche que ce qui se passe, et nous passe, demeure l’énigme.
Philippe Lacoue-Labarthe, Phrase.

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Son nom se traverse, perd le pas qui se pose
Abrupt en crevasses presque
Comme s’il ne tenait pas
Ensemble s’efface où l’on s’arrête
D’accidents pèle en chutes
Forces de se fendre
Son nom par le trébuchement
Façonne un paysage mutuel
Monde, monde rejoint
A l’étroit rivage de l’événement
(est-ce
A nous que ce mouvement s’adresse ?)
Et ce qui en dérive – est-ce seulement là ?
Les récits fuient notre mémoire (se dire,
en cela, nul abri ne fut jamais)
Epars déjà, empreintes à demi
Hier encore ils s’enlaçaient
Parcourant des distances infinies
Au balancier des mains – poème
Doigts de langue noués
Est-ce aux amants le piège ? Qu’ici donc
Resserré l’espace
Semble de plus belle se fissurer
L’aube d’une lune excessive
Leur arrache le prochain soleil
Un matin c’est le printemps
Quelle chance, quelle chance
Tombe d’une nuit immense
En elle en nous
On sait l’obscur veille
Oh il peut bien cacher le sommeil là
N’est pas n’est pas le lieu non
Même le soir
Litige son nom défait
Perd le regard
L’attendant l’imaginant
Se tait
Probablement jeté
A l’un de leurs vertiges

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capture : Nostalghia, A. Tarkovski.

Pas même mon nom, je te l’ai donné.