Son éclat, à la lisière du monde

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« C’est sans doute ce que voulaient dire tous ceux qui ont souligné le fait qu’aimer l’autre, c’est toujours être fasciné par un monde, c’est aimer son monde et, pourrions-nous ajouter, à travers son monde, accéder au monde même. Dans l’amour, se donne soudain sur le mode intuitif ce qui excède l’ordre de l’intuitionnable. Mais encore faut-il s’entendre. Cela ne signifie pas que l’amour est de l’ordre de l’intuition, comme si en l’autre devenait soudain visible l’invisible du monde. Cela signifie plutôt que nous avons affaire, dans l’amour, à une expérience absolument singulière, celle d’une percée du monde en l’autre ou d’une traversée de l’autre vers le monde. Il ne faut donc pas dire qu’en l’autre l’invisibilité du monde se visibilise mais plutôt que l’amour nomme une épreuve qui n’a pas d’autre nom, l’épreuve de cette percée, de cette quasi-présence du monde en l’autre. Aimer c’est pressentir en l’autre le visage du monde et tendre vers lui comme vers celui qui m’en délivrera la clef, comme s’il concentrait en lui soudain la puissance phénoménalisante du monde. Cette expérience singulière est donc aussi une expérience limite, ou plutôt est la saisie d’une limite : précisément de celle, à la fois irréductible et disparaissante, qui sépare le monde de ses manifestations mondaines. Dans l’amour, le monde semble refluer sur lui-même et l’éclat que l’autre y acquiert tient finalement au fait qu’il semble se tenir à la lisière du monde, au point de ce pur excès qu’est le monde. Dans l’amour, l’illimitation semble se rassembler en son sein, se concentrer à sa propre limite, là où peut surgir un être fini, qui vient comme témoigner de sa profondeur. »
Renaud Barbaras, La vie lacunaire.

Précédemment : Ne pouvant se rejoindre dans le monde qu’en s’y perdant encore.

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2 réflexions sur “Son éclat, à la lisière du monde

  1. Mais l’amour n’est-ce pas également une chose parfaitement triviale et même sale ? Quelque chose comme une crise du désir ou un chaos ?
    Tout autant qu’un pont qui relie ?

    Là-dessus, il semblerait que les romanciers et les philosophes ne seront jamais d’accord…

  2. L’amour – je crois que le sentiment qui porte ce nom peut être le plus beau . Les amoureux déçoivent, leur chaos, leur monde (ce pur excès). Et l’amour est ce fil tendu, très haut, très au-dessus d’eux. Mais comme vous dites, il semblerait qu’on ne tombe jamais d’accord là-dessus, (encore faut-il s’entendre) – ce qui nous laisse une certaine légitimité en écriture. Quant à la théorie de R. Barbaras, sa justesse, à mon sens, est de ne qualifier le désir qu’en tant que pur désir, mouvement nu.

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