Profondeur enfouie, envol d’apparences

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« Vouloir connaître un peu mieux ou un peu moins mal la civilisation d’un pays où l’on se rend, ce mouvement est simple. Il se complique pourtant très vite. Une civilisation, c’est un monde et une forme de monde, des choses devant la vue et un regard sur ces choses, c’est une profondeur enfouie et un envol d’apparences. Aussi entre ce qui est vu et ce qui regarde, comme entre ce qui s’est entreposé avec le temps et qui se contente d’apparaître, les livres émergent-ils comme les meilleurs intercesseurs. Mais ce sont aussi mille et une rubriques dans mille et un livres, ce sont des bibliographies qui à la fois ou selon les jours découragent ou émerveillent. Se teinter d’un peu de culture aussi bien n’est pas le but. Chaque livre exerce une trouée en un point précis, chaque livre, même s’il renvoie aux autres, est tout de même solitaire. Mais demeure, de quelque façon qu’on s’y prenne, le mystère d’un descellement entre ce que l’on apprend et ce que l’on éprouve sur place. Ce mystère sans doute n’est pas plus grand en Inde qu’en Rhénanie ou en Angleterre. Qui a lu Shakespeare ou Coleridge ne peut pas savoir pour autant comment sera Londres. Qui lirait les Veda ou le Râmâyana ou même Tagore ne saurait pas davantage comment sont Calcutta ou Bombay. D’autres livres donnent bien sûr des idées plus précises, à l’aide d’images prises au vol, mais l’énigme est le lien qui attache les livres fondateurs à l’apparence qui s’en moque : dans le moindre village du Madhya Pradesh, sur le pan d’un sari flottant au vent, dans les ampoules électriques de faible voltage éclairant un intérieur où une main roule expertement un chapati, dans l’enchevêtrement des troncs racines d’un banian passe quelque chose, quelque chose encore, de ce qui était venu avec les anciens savoirs, dans les anciennes paroles.

Il va de soi qu’une vie entière ne suffirait pas à assembler les fragments et à laisser se former le puzzle entier de la civilisation d’où l’on provient, mais ce qui est possible  ̶  et joyeux  ̶  c’est de pouvoir ici et là agencer entre elles quelques-unes des pièces et pénétrer avec ce début d’agencement à l’intérieur d’une image dont on sait pourtant qu’on ne la verra jamais tout entière. »

Jean-Christophe Bailly, Phèdre en Inde

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