Si les chiens eux-mêmes se mettaient à se compter

« Il se mit à compter les chiens. Il y en avait tant, peut-être plus que d’enfants.  Et si les esclaves eux-mêmes se mettaient  à se compter ? s’était demandé Sénèque. Et si les chiens eux-mêmes se mettaient à se compter ? Dans ses dossiers, un jour, avait affleuré l’horreur d’un enfant déchiqueté par un danois.  Le chien de la maison : peut-être bon, vieux et affectueux. De tous ces enfants qui couraient dans le parc, de tous ces chiens qui semblaient accompagner leurs jeux ou les surveiller, il eut, en se rappelant ce fait divers, une vision d’apocalypse. Il la sentit sur son visage comme une visqueuse, une immonde toile d’araignée d’images ; et il fit un geste pour l’effacer de la main, en s’exhortant à mourir mieux. Mais les chiens étaient là, en trop grand nombre ; et ils n’étaient pas du genre de ceux que, dans son enfance – son père aimant à chasser –, il avait vus autour de lui. De petits chiens ceux-là, un tas de petits bâtards siciliens ; toujours en fête, la queue frétillante, joyeux de la campagne plus que de la chasse. Ceux-ci, en revanche, étaient grands, graves, comme s’ils rêvaient de bois touffus et obscurs, de pierrailles inaccessibles. Ou de camps de concentration nazis. Et, à bien y penser, ils se multipliaient partout en trop grand nombre. Mais les chats aussi. Et les rats aussi. Et si eux aussi se mettaient à se compter ?

D’une pensée à l’autre, cette obsession s’atténuant, il en vint à se rappeler les chiens de son enfance, leurs noms, la bravoure de certains, la paresse de certains autres ; selon ce que son père en disait avec d’autres chasseurs. Et tout d’un coup, une chose à laquelle il n’avait jamais pensé : aucun d’eux n’était mort à la maison, on n’en avait jamais vu mourir aucun, on n’en avait jamais trouvé mort dans la couche de paille et les vieilles couvertures. A un moment donné de leur vie, ou de leur bronchite, on les voyait fatigués, sans plus d’envie de se nourrir ou de s’ébattre. Et ils disparaissaient. La pudeur d’être des morts. Et il trouva sublime – presque affirmé comme impératif kantien, comme un mode de cet impératif – le fait qu’une des plus hautes intelligences de l’humanité, désirant que la mort lui vint loin de ceux qui lui avaient été proches dans la vie, et mieux encore dans la solitude, ait médité et réfléchi à ce qu’instinctivement le chien sentait. Ce qui, par le truchement de la grande ombre de Montaigne, lui permit de se réconcilier avec les chiens. »

Leonardo Sciascia, Le Chevalier et la mort.

.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s