Se déplacer (une brume d’un rouge fiévreux).

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« Tout le jour durant, elle avait vécu d’espoirs sans cesse déçus. Elle avait maintenant atteint l’une de ces éminences, l’aboutissement d’une certaine crise, d’où le monde se déployait finalement sous ses yeux avec ses vraies proportions. Ce spectacle lui déplaisait souverainement – églises, politiciens, ratés et imposteurs de haut vol. Pendant ce temps-là, le battement régulier de son pouls représentait ce sentiment brûlant qui courait en profondeur, qui battait et se débattait, qui bouillonnait. Pour l’instant, c’était son propre corps qui était la source de toute la vie du monde, qui tentait d’éclater ici – là -, et se trouvait réprimé tantôt par quelques-uns, tantôt par l’imposture d’une stupidité massive, le poids du monde tout entier. Voyant vaguement qu’il y avait des gens en bas dans le jardin, elle se les représenta comme des masses de matière errant sans objet, flottant de-ci, de-là, n’ayant d’autre but que de lui faire obstacle. Que faisaient-ils, ces autres gens qui peuplaient le monde ?

Personne ne le sait, dit-elle. Sa rage commençait à perdre de sa force, et cette vision du monde qui avait été si vive s’obscurcit.

C’est un rêve, murmura-t-elle. Elle considérait l’encrier rouillé, le porte-plume, le cendrier, et le vieux journal français. Ces petits objets sans valeur lui parurent représenter des vies humaines.

Nous dormons et nous rêvons, répéta-t-elle. Mais la possibilité, qui à ce moment-là se manifesta, que l’une de ces formes pût être celle de Terence, cette possibilité la tira de la léthargie mélancolique. Elle redevint aussi agitée qu’elle l’avait été avant de s’asseoir. Elle n’était plus capable de voir le monde comme une ville disposée au-dessous d’elle. Celle-ci était recouverte d’une brume d’un rouge fiévreux. Elle avait retrouvé l’état qui était le sien tout au long de la journée. On ne pouvait s’échapper par la pensée. Le seul refuge, c’était de se déplacer physiquement, d’entrer et de sortir des pièces, d’entrer et de sortir de l’esprit des gens, cherchant elle ne savait quoi. Du coup elle se leva, repoussa la table, et descendit l’escalier. Elle sortit par la porte du hall, et, tournant le coin de l’hôtel, se retrouva au milieu des gens qu’elle avait vus de la fenêtre. Mais, en raison du grand soleil qui succédait à l’ombre des couloirs, et à la matérialité d’êtres humains succédant à des rêves, le groupe lui apparut avec une intensité saisissante, comme si la surface poussiéreuse de toutes choses avait été nettoyée comme d’une pelure, ne laissant que la réalité et l’instant. C’était une sorte de vision s’imprimant sur l’obscurité de la nuit. Des silhouettes blanches et grises et violettes s’étaient disséminées sur la pelouse ; autour de tables en osier ; au milieu, la flamme qui brûlait sous la fontaine à thé faisait vibrer l’air, comme le fait une vitre défectueuse ; un arbre vert, massif, les surplombait, telle une force puissante tenue en respect.

La vie des ces gens, s’efforça-t-elle d’expliquer, sans but, toute cette façon de vivre. On passe de l’un à l’autre, et c’est toujours la même chose. Jamais, d’aucun d’entre eux, on ne peut recevoir ce qu’on en attend.

– Sans but, quelconque, dépourvue de sens, oh, non. Les petites plaisanteries, les bavardages, les inanités de l’après-midi s’étaient ratatinés sous ses yeux. Sous la surface des engouements et des rancœurs, des rencontres et des départs, de grandes choses se produisaient – des choses terribles, d’être si grandes. Son sentiment de sécurité était ébranlé, comme si, au-dessous des brindilles et des feuilles mortes, elle avait perçu les mouvements d’un serpent. Il lui sembla qu’il lui était autorisé un moment de répit, sous le signe du semblant, et puis, à nouveau, la loi profonde, échappant à toute raison, s’affirmait, les façonnant tous à son goût, créant et détruisant. »

Virginia Woolf, « Traversées », traduction de Jacques Aubert. Extrait-collage du chapitre XIX, citation non-complète.

(Notez qu’il est dommage que l’édition 2012 des Œuvres romanesques de Virginia Woolf dans la Bibliothèque de la Pléiade soit à ce point prodigue en coquilles et en fautes d’orthographe.)

Captures d’écran : L’Éclipse de Michelangelo Antonioni (1962)

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