Louve

Louve Fanny Ducassé11

Partir à la cueillette aux champignons, collecter les feuilles d’automne, danser au clair de lune mais aussi dorer les crêpes et faire fondre du chocolat dans des bols de lait chaud, le quotidien de Louve s’agence dans une harmonie précise. Et quoi qu’en dise son nom, une robe noire et un châle fleuri lui donnent l’apparence d’une jeune femme. Louve est rousse. Sous l’emprise de l’émotion, sa longue chevelure s’enflamme. « Les animaux de feu savaient la reconnaître, car ils étaient semblables. » Dans sa demeure au fond des bois s’épanouit une famille de renards, Louve ayant la capacité de se mêler à eux, comme dit l’histoire, « aussi facilement que le chocolat se mêle au lait ». Plus qu’une couleur, plus qu’un trait de caractère, le roux manifeste ce qui chez Louve la dépasse, excède sa raison. Sauvage, elle n’en est que meilleure, affectée d’une attention démesurée pour ses proches. La rencontre avec un loup, cœur farouche mais tendre, compagnon providentiel ou alter ego, consacre une force d’aimer qui, venant d’elle, ne peut être que définitive. Louve y trouve son compte : seule l’apaise une constante démesure. Quand le cœur se sait compris du monde (par l’un de ses représentants), une grâce supplémentaire y affleure et vient épouser le monde tel qu’il est perçu, le domaine de Louve – une végétation languide et hospitalière.

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Plutôt qu’une histoire, c’est un univers que porte en ce livre Fanny Ducassé, son univers à elle. Le moindre accessoire de cette jeune auteure est singulier, à commencer par son vocabulaire dont la bizarrerie se révèle aussi bien graphique que verbale. Si les mots par eux-mêmes ne sont pas vraiment extraordinaires, le mélange des registres étonne, lui, dans un lexique d’une gourmandise un peu désuète : « lamper », « couver », « goulayer ». Manière de quelqu’un qui parle peu mais lit beaucoup et pense avec avidité, de qui aime les mots pour eux-mêmes, le bruit qu’ils font dans la tête, quand ils éclatent au-dedans, peau d’images, fruits-mondes, malléables et appropriables, éléments d’un langage, comme on dirait, habité. Des mots aimés pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils font.

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Le peu d’intrigue que Louve recèle semble être donné d’avance et comme en sourdine, dans une occupation du temps qui s’étire à l’infini. Le dessin fait pareil : serré, comblé, le trait emplit la page d’un monde cohérent, immuable. Les couleurs ont beau être à leur place et les formes s’avérer parfaitement identifiables, un détail nous arrête, puis un autre, c’est une foule de menues choses qui nous commandent de suspendre la lecture pour les scruter avec plus d’attention et comprendre pourquoi elles justement, sortent de l’ordinaire. C’est le motif sur une casserole qui reprend celui d’une fleur, la texture du cheveu de la même nuance que le pelage du renard, des cailloux pareils à des bonbons, des animaux minuscules partout, oiseaux, insectes, mulots, lapins, chats, des arbres chargés de feuillages denses, épais comme des manteaux et, plus étrange encore, cette famille de renards, serviette nouée autour du coup, attablée devant un plat de crêpes.

Douillettement, la forêt redevient dans Louve un lieu habitable. À l’image de ce qui se construit dans ce coin de forêt, un lieu de repli est, comme une chambre à soi, un monde à peupler d’un excès de sentiments.

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Louve, de Fanny Ducassé, Editions Thierry Magnier, 2014.

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8 réflexions sur “Louve

  1. Il est intéressant d’observer comment un mot mis au féminin prend des connotations séduisantes. C’est certainement le cas du couple loup – louve. Le portrait de la jeune femme, les dessins sont pleins d’un sauvage mystère qui éloigne les peurs ancestrales causées par le loup. Le loup est définitivement apprivoisé dans le dernier dessin.

  2. Je viens de recevoir ce livre. C’est une pure merveille d’édition (format – qualité de l’impression et du rendu des illustrations). Très beau travail.
    Quant au conte et à son illustration, quel étrange voyage de cette belle personne avec son loup timide… quel enchantement que cet amour qui n’exclue pas les amis d’hier : les renards. Sortilège de cette forêt dessinée feuille à feuille. Et les mots ? ping-pong incessant entre signification et sonorités.
    Les roux dominent et embrasent l’imaginaire. Rien ne laissait deviner que Fanny Ducassé la nommerait « Louve » du nom de son amour. Rien ne laissait deviner que seul loup saurait éteindre l’incendie. Il y a dans ce conte un fond de légendes d’autrefois qui font écrin et une enfance obscure.
    Je vais relire ce conte, me perdre à nouveau dans les illustrations fondant dans mon regard loups et renards. Il palpite encore, hors des mots silencieux. Un bijou !

  3. Merci pour ce beau commentaire Christiane, je suis très heureuse que ce livre vous touche autant. Allez en librairie, cherchez le dernier ouvrage de Fanny Ducassé, Rosalie ou le langage des plantes, sous des dehors plus légers (des tartines à la confitures de fraise remplacent les crêpes…) l’histoire est tout aussi profonde, celle d’une solitude qui part à la rencontre d’une nature sauvage mais fragile…

  4. J’ai eu un peu de mal avec « Rosalie où le langage des plantes ». Dans des dessins luxuriants, très beaux encore, l’histoire a du mal à trouver un sens, pour moi.

  5. Le sens , comme dans le précédent livre de Fanny Ducassé, se construit selon moi par petites touches, tout au long du récit, il est dans la façon dont les objets sont représentés, manipulés, l’attention qui leur est portée et qui les fait exister comme par eux-mêmes. Le sens, on se dit que c’est cela, une manière d’habiter le solitude en prenant acte du fait que tout est solitude, c’est-à-dire, en attente d’une rencontre. Rosalie, dans la forêt, en fait un apprentissage douloureux : après avoir consommé et consumé arbres, fleurs et fruits, il ne reste plus rien en elle qu’un vide, une désolation qui lui fait prendre conscience de la pauvreté de son rapport au monde. Consommer c’est consumer, assécher sa propre solitude. Elle finit par retrouver dans la fusion avec la nature une forme de plénitude en accord avec l’admiration qu’elle éprouve et qui reste le nerf de sa sensibilité. Tout ceci n’est pour moi qu’une manière parmi d’autres de traduire en mots ce qui s’exprime dans ce livre.

  6. J’ai eu l’impression que les dessins d’une grande richesse modulaient l’invention d’un texte difficile à cerner. Ainsi la robe transparente, la transformant en caméléon, m’a fait songer aux robes de Peau-d’âne ( de C.Perrault) : la robe couleur de temps, celle couleur de lune, l’autre couleur de soleil. Robes suggérées par la marraine pour empêcher l’inceste, le père désirant épouser sa fille. Dans ce nouveau conte, Fanny Ducassé fait disparaitre la jeune fille par cette robe dans le décor de la forêt. Être l’autre au péril de ne plus être soi. Une fusion-confusion. Une fugue quand même. Solitude, dites-vous, mais due à quel passé.
    Deuxième conte où une jeune fille vit solitaire près ou dans une forêt…

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