L’autre rive

Mondrian

Piet Mondrian

 

« Ne demande plus où tu en es – ne le demande plus jamais. Tu n’as pas besoin de ça : tu es nulle part. Et ce nulle part est ta chance, comme si tu étais amoureux.

« Ces phrases, elles composaient aussi un aide-mémoire pour la délivrance. Elles me paraissaient presque anciennes, maintenant, comme si, en quelques heures, ma promenade le long de la Seine s’était changée en saut dans la vie. Les trois phrases, je commençais à les vivre. Mais elles n’agissaient plus comme des appels au réveil : le réveil avait eu lieu ; il n’arrêtait plus d’avoir lieu. Est-il possible de prétendre un jour qu’on s’est réveillé ? Si ces trois phrases me semblaient maintenant familières, si elles n’aiguisaient plus en moi le désir de l’autre rive, c’est que sur l’autre rive, j’y étais. Toute une prairie de phrases s’est tissée dans le feuillage.

« Si les phrases maintenant viennent se formuler dans ma tête, il va falloir les écouter, me disais-je ; et pour les écouter, le mieux est de les écrire. Demain, me disais-je, demain je rédigerai. Car ce soir, mes yeux se ferment, je suis épuisé. Demain, après-demain, chaque jour, les phrases qui sont venues, celles qui viennent, celles qui viendront, je les écrirai. En attendant, c’est le fleuve qui veillera sur elles. Je me suis penché vers l’eau. Toutes les phrases de la journée sont venues vers ma nuque ; elles se sont enroulées autour de mes épaules ; l’une après l’autre, elles ont pris leur élan derrière ma tête et ont glissé, en arc-de-cercle, vers la Seine.

« C’est ainsi que je vais vivre, me disais-je : de phrase en phrase et d’une révélation à l’autre, attentif à ce qui vient.

« C’est maintenant, me disais-je – maintenant, cette nuit, tout de suite, là, c’est maintenant qu’il faut reprendre vie. Les choses n’existent pas ; un néant les traverse qui les pousse à l’effroi et aux enchantements. »

Yannick Haenel, Cercle. Extrait-collage pages 50 à 66. Citation incomplète.

 

 

 

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6 réflexions sur “L’autre rive

  1. Pages 50-66 ? Vous avez nettement découpé aux ciseaux alors, je n’ai pas lu l’original mais j’ai presque l’impression que votre version est meilleure, dénuée de verbiage.

  2. La découpe c’est ma spécialité. Après, pour le verbiage (je vous laisse la responsabilité de ce terme), celui de Yannick Haenel, je l’aime bien, beaucoup même.

  3. Oui, l’intervention est assez maladroite car le texte est très beau. Je me demandais seulement s’il n’y avait pas un gain de densité plutôt qu’une perte de sens, en coupant. Il faudrait que je me procure le livre pour me faire ma propre idée.

  4. Je pense que dans l’écriture de Yannick Haenel, l’intensité est à chaque ligne. Cela peut être harassant, par moments, comme toute pensée prise dans ses gestes d’ébauche et de diffraction… Je vous conseille aussi « Tiens ferme ta couronne », paru récemment, qui fut pour moi une révélation.

  5. Être perdue. Être nulle part. Se demander où on est…
    Tout ce qui m’angoisse dans certains rêves..; L’inverse du bien-être pour Yannick Haenel. J’aime savoir où je suis. Je n’aime pas être perdue… même quand j’aime…
    Le tableau choisi de Piet Mondrian est très beau. Une féérie de couleurs. C’était avant qu’il n’emploie ses trois couleurs préférées, avant ses expérimentations cubistes, avant ses compositions géométriques, austères, avant l’aboutissement de l’abstraction.

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