Fever for the fire (FKA twigs)

FKA twigs - Home with you.jpg

I shy away in my mind
And hope someday I could share this place with you
You’ll be the first one to find
The shadows that make the girl you undo
‘Cause the man that you are is defined
By the way you act in the light. (Lights on / LP1)

 

J’écoute la musique de FKA Twigs à peu près tous les jours depuis la sortie de l’album Magdalene et, sans manquer de lire à son propos tout ce qui me passe sous les yeux, aucun article de la presse, spécialisée ou non, ne m’a semblé juste. Dans ces comptes-rendus bien renseignés, je ne retrouve pas l’artiste qui me touche, je ne m’y retrouve pas. À la charge des enjeux techniques et biographiques de résoudre le caractère étrange de la jeune femme, étrangeté qui à elle seule doit pouvoir résumer l’excellence de son art, tel un mystère dont il convient de laisser tranquille la part subjective, celle-ci étant la qualité qui, justement, affecte l’auditeur. Quant à moi, plutôt que de me lancer dans la recherche approfondie d’un commentaire qui ne me satisferait qu’à moitié, j’y vois l’occasion de revenir par mes propres moyens sur une expérience qui rencontre un de mes sujets de prédilection : l’écriture. Ce faisant, je me dois donc de mettre en garde ceux qui, sur cette page, déchiffreraient pour la première fois le nom de FKA twigs (Formerly Known As – twigs / anciennement la brindille). Il ne sera ici question ni de ses antécédents en ses qualités de performeuse, ni de musique au sens savant du terme, ni de je ne sais quoi d’autre qu’il faudrait absolument connaître à son propos. Ces informations sont précisément celles dont l’internet se montre le moins avare, les amateurs y trouveront en abondance de quoi satisfaire leur curiosité. Pour ma part, ce qui m’intéresse, c’est d’approfondir ce que cette musique fait naître en moi, et plus encore ce que, à ce même endroit, elle fait taire. Peurs, doutes, obstacles : rien  ne résiste à la force conjuratoire d’une présence compréhensive ; aussi, dans ce que je saisis du cheminement artistique de cette femme, j’aimerais détourer quelques façons de faire en affinité avec les miennes. Bref, il s’agit d’un rapport très intéressé, absolument personnel et sans autre prétention que de rendre hommage à un travail de création que je trouve inspirant, autant que de m’approprier pleinement les effets d’une œuvre qui, le mot est faible, me bouleverse.

If I walk out the door, it starts our last goodbye
If you don’t pull me back it wakes a thousand eyes
If I walk out the door, it starts our last goodbye
If you don’t pull me back it wakes a thousand eyes  (Thousand eyes)

Chant, danse, écriture : d’abord ceci : il m’importe que FKA Twigs soit à ce point dans son art. Il me plait qu’elle l’emplisse de tout son être, que l’espace qu’elle se crée soit occupé par elle de façon pleine, entière, sensuelle, organique. Certes, il n’y a rien d’extraordinaire à ce qu’une artiste se révèle aussi douée dans les disciplines du corps et de l’esprit. Que la créativité d’une personne, sur le terrain chorégraphique ou vestimentaire, affecte jusqu’à l’apparence qu’elle se donne au point que sa mise en scène se fonde dans sa mise ordinaire n’est rien que de très banal. Cette circulation de la matière sonore qu’est le chant n’appelle-t-elle pas impérieusement au voyage, à la métamorphose, au débordement ? Aussi exiguë que soit la voix de FKA twigs, elle court sur une verticale qui va de la luxuriance à la nudité la plus absolue. En elle, non seulement les extrêmes se rejoignent mais ils s’annulent, proposition d’intensité indivise, exempte de polarités. À cette limite, le chant se donne comme un langage ultime (mieux : primitif) capable de contenir tous les autres, capable aussi de libérer les autres langages. Chez FKA twigs il abonde par la fragilité, à tout moment, sa voix signifie : je peux me briser et perdre, tout. Eloquente, réservée, vindicative, lasse, lascive, déguisée, fuyante, défiante, chuchotante,  inarticulée, haute et claire, moqueuse, fière, souveraine, plaintive, suppliante, corruptrice, corrompue, régénérée, régénérante et j’en oublie : la parole se décline sous tous les tons.

A woman’s touch
A sacred geometry
I know where you start, where you end
How to please, how to curse
Yes, I heard you needed me (Breathe on me)
Yes, I’m here to open you (You’re so close)
I’m fever for the fire (Magdalene)

C’est pourquoi je ne saurais trop conseiller à ceux qui ont la chance d’avoir encore à découvrir FKA d’éviter, dans un premier temps, de regarder les vidéos. Seule l’écoute pure, à mon avis, permet d’appréhender la pleine richesse du chant. Le visage, la grâce, l’extrême souplesse du corps de la danseuse, sa mise exubérante, la plastique et le regard, tout ce qui constitue l’imaginaire visible de l’artiste, le chant les recèle et les porte admirablement. Dans un ordre dominé par la splendeur, la vue ne peut que confirmer l’éblouissement de l’ouïe en lui offrant un festin supplémentaire. Mais ce qui fonctionne très bien dans un sens ne fonctionne pas dans l’autre. Devant l’écoute, l’attrait de l’image représente une distraction qui court le risque d’être prise pour une séduction. Si l’évidence de la beauté peut mettre l’auditeur à distance, le sentiment de l’étrange n’est pas un moindre obstacle selon le goût que l’on a, ou non, pour l’esthétique baroque propre à l’art numérique.

Active are my fingers
Faux my cunnilingus
Dirty are my dishes
Many are my wishes
Fearless are my cacti
Friendly are the fruit flies (Daybed)

Ou peut-être cette mise entre parenthèses des images ne fait-elle qu’épouser ma propension naturelle à l’oubli de cette dimension-là au profit d’un contenu qui m’atteint toujours d’abord par la voix et le texte. Et ce n’est pas faire défaut au travail de FKA twigs que de rabattre cette liberté prise dans le commentaire sur l’argument que les différentes facettes d’une oeuvre sont vouées à se compléter, à se reprendre sans qu’aucune d’entre elles, hormis le chant, ne prévale. Car au fond, ce qui se lit dans l’image correspond à ce qui s’exprime par les mots dans une cohérence maintenue de bout en bout. Et si, à travers la persona de FKA twigs, ce qui se fait jour ressemble à une déchirure, il ne s’agira jamais que d’un malaise très contemporain. Comment en effet appréhender le désaccord, pire, le sentiment de trahison du sujet qui, dans sa vie sociale et affective, se met lui-même en porte-à-faux par rapport à l’affirmation d’un moi libre, autonome et créateur? Et sur le fond de ce qui, au final, trace l’horizon pâle d’une vie sans transcendance (puisque rien, pas même l’amour, ne nous permet de dépasser l’échelle humaine) se dessine le portrait d’une femme qui, consciente de sa valeur, de ses talents, se donne le droit de poser ses conditions (Holy terrain), d’affirmer son désir (les sublimes Lights on et Kicks sur LP1), de faire valoir la raison de sa tristesse (Daybed), et, malgré l’inéluctabilité de celle-ci, choisit de ne pas renoncer à la quête de l’âme sœur (Cellophane, bien entendu, et plus encore  Mirrored heart), tout cela au prix d’une lucidité et d’une sensibilité auxquelles elle ne renoncera pas. En Marie Madeleine, l’artiste se trouve une figure tutélaire semi-imaginaire, femme intellectuelle, disciple du Christ, herboriste et guérisseuse, figure marginale que la postérité a préféré retenir sous les traits d’une pécheresse. De ces tensions post-féministes embrassant tous les domaines de la pensée et de l’existence courante, philosophie, travail, famille, sexe, l’univers sonore de FKA twigs prend l’empreinte exacte, courants antagonistes ponctués de silences qui traversent des morceaux lesquels ne « tiennent » souvent que par un filet de voix, périlleux mais puissant, dans la présence martelée de quelque refrain scandé avec force au rythme d’un métronome sans concession. Et toujours, face à la prolifération technologique, le lyrisme triomphe. Sublimée par les épreuves et l’adversité, la voix humaine advient comme la substance infiniment plastique et mutante d’un monde auquel la sensualité accorde, comme en dernier recours, une richesse encore largement insondée.

FKA twigs, LP1 (2014) et Magdalene (2019), Young Turks Recordings.

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