Quand le sombre se fait attendre

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Vestige du pressentiment

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déposées les hardes déchets de la vision

du vague rien du jour rien ne transparaît

nacres contrastes couleurs adverses

 tons mauves et tons rougeâtres

quand le sombre se fait attendre

 les nuances régressent

le temps de s’y laisser descendre

 ces heures promises à l’extase

 dont ne demeure que sable et cendre

 il n’y a plus à combattre

 l’irruption de la nuit

qui d’un long roulis d’images digresse

loin des anciens gestes

 ne reste du regard

qu’un peu de bruit

vestige du pressentiment

vigile ou légende

s’y prépare

sa violente épiphanie

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Exutoire (la cérémonie)

Jeu de cartes

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Les doigts en méduse c’est toi nommément que je regarde maintenant je

Tombe

Entortillée dans la nasse de mes gestes indéchiffrable l’idée de ton visage

S’abandonne

La nuit frôleuse mes doigts détiennent la clé des songes secousse après secousse à main levée se

Dessine

Une forêt face nord face sud je dresse des arbres le firmament arrache d’en haut le ressac

L’emporte sur ma rêverie

Un geste sans contours fondu au noir courroie des tourments l’anonymat de ma peau le paysage me

Fuit

La chambre exutoire s’effondre l’asymétrie te propage ce mouvement à travers moi tu

Voyages

Hors des zones relationnelles cérémonie qui propitiatoire me

Rejoue

Sa valeur solitairement chorégraphiée

Le poème, lieu de la rencontre

 

Le poème est le lieu de leur rencontre, à mi-chemin entre le monde matériel et la pensée, le concret et l’abstrait, le signe et le signifiant, le dedans, le dehors, le passé, le présent et l’avenir… S’ouvre un territoire d’échanges qui ne se réduit pas aux seuls mots prononcés. Les phrases dites à cet endroit désignent un lointain que les mots ne peuvent atteindre mais dont ils font entendre (par retentissement) l’existence.

 

Sayonara 8

 

>  Allez, partons ! (« Sayônara » de Koji Fukada)

 

 

La vampire

 

Munch La vampire
Edvard Munch, Vampire

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D’un être la chair

Insoucieuse  je suis l’ombre

Admirative

Stupeur calme

Un regard ne requiert

Nulle invitation

Aux mondanités apéritives

Je me tiens immobile

Silencieuse attentive

Cette faim qui est mienne

Inconsolable

A pour se rendre aimable

Une grammaire précise

 Prétextes faux fétiches

Syntaxe secrète de sensations

La collection croît

 Dans le soufre de mes pupilles

Pour qu’un  imaginaire

Se révèle

Une autre rive

S’ouvre vulnérable

 De ce genre d’intrusion

Nul ne se protège

  Jamais assez

D’aucuns  jugeant

 Subtilement dérisoire

En moi ce pouvoir

De dételer

 Du monde sensible

 Des territoires sauvages

Ainsi se lève

 Mon appétit

 Mes avidités furtives

Je peux je dois

 Capturer l’âme et me laisser

Descendre

Le long des fleuves jugulaires

 Mon aptitude délirante

À déceler un corps

Là où il s’abime d’un mot

Appeler le sang s’il faut

Préparer la morsure

Suivre la veine

Dont je m’octroie

 L’accès ce risque

Coule de mes lèvres

Jusqu’à mon cœur

Eclipse je ne suis guère

 De l’ennui

Que le cauchemar

La  subreptice

Interruption

 

 

Nos contiguïtés

Reprise et ressouvenir sont un même mouvement, mais en direction opposée.
Sören Kiergegaard

 

la reprise (un anniversaire)

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Rouvre sans cesse

les mêmes ouvrages

le sang obnubilé

les mêmes naufrages

s’il pouvait

désapprendre

 ce sang-là  seulement

de nos sens

nous voyant circuler

aux mêmes endroits

entre nous dresser

les mêmes barrages

le renversement

serait de prendre

 le contre-courant

 dès lors que la reprise

couve et fulmine

qu’elle s’immisce

 repue en nos cœurs

de nos dehors préservés

nos temporalités

contiguës

nous trahissent

assidues aux désirs

les pensées aux corps

récolte effective

d’une conversation qui s’ignore

.

La Mort, la Vie et le Clown.

Un triptyque revisite pour les enfants les grandes étapes de l’existence. Signé Marine Schneider et Elisabeth Helland Larsen, c’est toute la grâce et la douceur du poème offerte à une conscience qui se cherche.

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« … je peux te chuchoter un mot à l’oreille… »

Est-ce l’effroi ? L’allégresse ? Le désir? Le sentiment dans lequel Vie et Mort s’opposent trouvera ici bien des raisons de se voir sinon apaisé, tout au moins mis en déroute par les traits communs et le jeu de correspondances qui touchent ces étranges personnages voués à faire écho à nos questionnements intimes. Sans déforcer l’inquiétude ou la fascination qu’ils nous inspirent, leur nature ambiguë, mi-humaine mi animale, nous les rend proches, familiers. La dimension charnelle que par son chaleureux coup de crayon Marine Schneider prête à des entités quasi-abstraites les situe quelque part entre l’enfant et le doudou.

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De leur apparence, on peut déduire que la Vie, la Mort et le Clown – un ambassadeur des émotions -, aiment se fondre dans le décor. Un nez rouge planté au milieu d’un visage ne fait qu’épouser les tonalités joyeuses d’un entourage autrement plus extravagant. Dans un monde que signale sa folle diversité, les enfants côtoient des dromadaires, des zèbres, mais aussi des hommes à tête d’éléphant ou des chiens en costume de ville, des insectes ou des oiseaux tour à tour chatoyants et endeuillés. La Mort vêtue de noir arbore une fleur dans les cheveux, comme l’éléphant. Parfois ce sont des papillons qui déposent sur elle quelques couleurs réjouissantes.

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De page en page, selon l’endroit où ils se trouvent et leur fréquentation, ces créatures paraissent plus ou moins grandes, plus ou moins menues, elles sont assises, elles volent, elles marchent, se tiennent à l’écart ou se mêlent à un groupe d’individus. Cette faculté qu’elles ont de toujours se mettre à la hauteur des autres et d’épouser la mesure de toute chose n’est pas la moindre de leurs qualités.

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« Le repli est en quelque sorte l’envers de l’enlacement. »

Rondes, moelleuses mais ô combien légères, leurs silhouettes témoignent de la nécessaire délicatesse qu’il faut pour accueillir les brusques revirements d’un monde dont la joie, l’angoisse et le désir modifient sans cesse les contours. Or, les figures du repli sont en quelque sorte l’envers des figures de l’enlacement. C’est ce que nous enseigne le regard sensible mais vrai que Elisabeth Helland Larsen et Marine Schneider posent sur l’existence. La plasticité des corps conjuguée aux variations d’échelle dénouent la polarité des formes définitoires pour lui substituer l’infinie labilité de la chair, et mieux encore, celle du geste. L’attitude de repli que manifestent des êtres recroquevillés sur eux-mêmes et comme noyés dans la maille gloutonne de leurs tricots, une forme d’enlacement vient la dénouer. C’est une paire d’ailes, ou encore, la souplesse d’un bras, une main aux doigts dépliés – un équipement de câlins et d’étreintes.

JeSuisLaVie_MarineSchneider3A l’unisson, ainsi s’expriment la Vie, la Mort et le Clown, de tout leur être ondulant et soyeux. Non qu’un même souffle les confonde, un discours choral ou un dialogue qui n’aurait pour but que d’amener l’accord final. Chaque ouvrage du cycle est le lieu d’une seule voix tandis qu’une adresse à la première personne maintient l’identité de chacune. Si le propre du poème est de nous proposer un reflet de notre pensée, cette solitude du texte dont le caractère minimal ouvre sur la page des zones de silence appelle ce genre de rencontre. L’accord parfait ne naît donc pas de l’indistinction mais de l’écho que chaque personnage fait aux autres, phénomène qui se reporte de livre en livre. Grâce à cette continuité manifeste et revendiquée, une intime concordance configure un espace hétérogène que se partagent les trois personnages, tandis que le caractère antinomique mais complémentaire de leurs tâches respectives affirme la communauté de leur œuvre.

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Quant au fil qui les relie, il remonte de cette zone située à mi-chemin entre la tête et le cœur. Cet endroit au creux de la poitrine que la violence d’une émotion tantôt étire voluptueusement tantôt resserre en un point de suffocation.


 

Mariage émouvant entre un sujet grave et un traitement chaleureux, les trois ouvrages réactivent cette vision stoïcienne selon laquelle la Mort joue un rôle essentiel dans la dynamique de renouvellement du monde. Sans offrir de consolation car il n’y a là aucune raison de désespérer, ces propos se lisent comme un poème que le dessin de Marine Schneider développe sur tous les plans du sensible.

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Dessins : Marine Schneider / Versant Sud. Tous droits réservés.


 

« Je suis la Mort », « Je suis la Vie» et « Je suis le Clown »

Texte de Elisabeth Helland Larsen

Illustrations de Marine Schneider

Traduit du norvégien par Aude Pasquier

Publiés chez Versant Sud Jeunesse

Parution avril 2019

L’autre rive

Mondrian

Piet Mondrian

 

« Ne demande plus où tu en es – ne le demande plus jamais. Tu n’as pas besoin de ça : tu es nulle part. Et ce nulle part est ta chance, comme si tu étais amoureux.

« Ces phrases, elles composaient aussi un aide-mémoire pour la délivrance. Elles me paraissaient presque anciennes, maintenant, comme si, en quelques heures, ma promenade le long de la Seine s’était changée en saut dans la vie. Les trois phrases, je commençais à les vivre. Mais elles n’agissaient plus comme des appels au réveil : le réveil avait eu lieu ; il n’arrêtait plus d’avoir lieu. Est-il possible de prétendre un jour qu’on s’est réveillé ? Si ces trois phrases me semblaient maintenant familières, si elles n’aiguisaient plus en moi le désir de l’autre rive, c’est que sur l’autre rive, j’y étais. Toute une prairie de phrases s’est tissée dans le feuillage.

« Si les phrases maintenant viennent se formuler dans ma tête, il va falloir les écouter, me disais-je ; et pour les écouter, le mieux est de les écrire. Demain, me disais-je, demain je rédigerai. Car ce soir, mes yeux se ferment, je suis épuisé. Demain, après-demain, chaque jour, les phrases qui sont venues, celles qui viennent, celles qui viendront, je les écrirai. En attendant, c’est le fleuve qui veillera sur elles. Je me suis penché vers l’eau. Toutes les phrases de la journée sont venues vers ma nuque ; elles se sont enroulées autour de mes épaules ; l’une après l’autre, elles ont pris leur élan derrière ma tête et ont glissé, en arc-de-cercle, vers la Seine.

« C’est ainsi que je vais vivre, me disais-je : de phrase en phrase et d’une révélation à l’autre, attentif à ce qui vient.

« C’est maintenant, me disais-je – maintenant, cette nuit, tout de suite, là, c’est maintenant qu’il faut reprendre vie. Les choses n’existent pas ; un néant les traverse qui les pousse à l’effroi et aux enchantements. »

Yannick Haenel, Cercle. Extrait-collage pages 50 à 66. Citation incomplète.