Papiers de Violaine Schwartz

 

Un recueil de témoignages au plus près de la parole des exilés compose un tableau des migrations où la tristesse rivalise avec l’absurde.

Recit de vie

La valeur du nom propre.

« C’est moi, Khady Demba » : prononcés par une jeune migrante quelque part dans le soi-disant no man’s land d’une région frontalière, c’est par ces mots que se clôt Trois femmes puissantes, le triptyque de nouvelles publié par Marie NDiaye en 2009. Tout imaginaire qu’elle soit, Khady Demba manifeste son existence en se nommant, geste qu’elle tiendra jusqu’à l’instant de sa mise à mort. Revenant sur cette œuvre des années plus tard, Marie NDiaye a beau déclarer qu’elle n’approcherait plus un tel sujet en imagination, – « la situation des migrants s’étant à ce point aggravée, je ne me sentirais pas légitime », – il ne reste pas moins de sa tentative que l’essentiel ne lui avait pas échappé : la valeur du nom propre.

Violaine Schwartz

Le montage, un genre littéraire.

Violaine Schwartz n’a pas eu besoin de recourir à la fiction pour rédiger ses Papiers qui cependant en regorgent. La chair du livre (« Les choses prennent sens quand elles prennent corps », p.119), ce sont des témoignages récoltés auprès d’anciens et d’actuels demandeurs d’asile, des personnes arrivées en France depuis l’Arménie, l’Afghanistan, le Kosovo, la Mauritanie. À cette parole difficile répondant d’un monde dont on peine à croire qu’il est le nôtre, se mêlent quelques récits émanant d’associations de citoyens français engagés en faveur des réfugiés. Le résultat, d’une très grande tenue, en appelle autant à l’empathie qu’à la pensée. Répondant à une commande du Centre dramatique national de Besançon, l’autrice s’est livrée à une récolte exigeante suivie d’un exercice de réécriture non moins délicat.

Bon, les gens ne parlent pas comme c’est écrit dans mon livre. J’avais des témoignages en vrac, comme là je parle, je fais des digressions, je ne finis pas mes phrases, voilà. Mais je m’étais donné comme contrainte d’écrire avec ces mots-là et de ne pas en rajouter, de ne pas essayer de tirer vers plus de pathos ou plus de ceci, de cela, de mettre ma pâte. J’ai fait un travail de montage. Et je voulais aussi que les histoires soient claires. — Violaine Schwartz, Les preuves de notre existence, France Culture, 08/06/19

De ce côté-là du livre, la démarche de Violaine Schwartz rappelle celle de l’écrivaine russe Svetlana Alexievitch (Prix Nobel de littérature en 2015). Dans une telle entreprise, la fiction n’est pas le fait d’un traitement littéraire. C’est plutôt le fait d’un système juridique défaillant de nature à produire du mensonge organisé. Le récit de vie est un objet problématique, fruit dénaturé d’un système problématique. Demandé, redemandé et encore redemandé, questionné, mis en doute, retranscrit, classé, affublé d’un numéro à 13 chiffres sinon davantage, validé ou invalidé, le discours subit fatalement des transformations et finit par se muer en légende.

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Le vrai du faux

Le rôle crucial de ce compte-rendu circonstancié dans l’obtention d’un permis de séjour a encouragé l’émergence d’une caste de commerçants bien particuliers, les fabricants de récits, des gens qui, moyennant de l’argent, vendent de l’information ou des éléments fictifs qui, insérés dans un flot de faits authentiques, sont censés en maximiser la crédibilité. Les réfugiés apprennent quant à eux qu’il est préférable de ne pas conserver de preuve de leur identité véritable. L’âge, le pays d’origine, les pays par lesquels on a transité, les noms de ceux qui sont venu en aide, l’appartenance ethnique, la religion, les causes de l’exil, le détail du voyage, les violences subies : tout, absolument tout peut être retenu contre soi, et pris comme prétexte au refus de l’octroi des papiers.

Parce qu’il faut une histoire crédible adaptée à l’OFPRA, et pour ça, il y a des ajustements à faire qui sont presque nécessaires et il va falloir s’en convaincre et parler à tout le monde sur la base de ces ajustements (…) Ajouté à cela, il y a des pays sans état civil dont les ressortissants eux-mêmes n’ont pas idée de leur date de naissance. (…) Pour nous, c’est des choses évidentes sur l’identité, et là, dès le départ, ça bloque. Le nom ça ne marche pas. La date de naissance, ça ne marche pas non plus. C’est comme ça que notre système juridique aboutit à du mensonge organisé. — Papiers, pp. 70-73.

Posée de manière frontale, l’omniprésence du mensonge (ou de faits alternatifs, pourquoi en effet ne pas reprendre à l’autre cette expression si nécessaire dans ce contexte), que reste-t-il au lecteur à entendre de ces monologues dont nul ne peut départager la part de réel de la part d’invention ? En intercalant parmi ces histoires particulières des témoignages émanant de citoyens français, chapitres intitulés « De l’hospitalité », Violaine Schwartz fournit les clés de ce que pourrait être la place du lecteur, ou de ce que pourrait être la conduite à tenir devant une personne que son état (de détresse) met en infraction avec la loi.

Moi, quand j’entends des gens d’ici se permettre de donner des conseils, je dis stop. C’est comme cette histoire de bon opposant politique par rapport à l’immigrant économique. Nous, en tant que bénévoles, on ne veut pas rentrer là-dedans. On ne porte aucun jugement. C’est même un des fondements de l’association. On les prend comme ils se présentent, indépendamment du problème qui les amène ici. D’ailleurs ce n’est jamais univoque. C’est toujours gris. — Papiers, p. 69

Je traversais le jardin Villemin tous les jours mais je ne les voyais pas. Par moment c’est étrange on est aveugle. On passe à côté ou on est occupé par autre chose (…) Au début, les deux premières années, je faisais des cauchemars, la nuit. Comment ont-ils pu vivre tout cela ? On ne peut pas rester insensibles. Il faudrait être comme les médecins. L’autre jour, j’ai appris un mot en iranien qui veut dire « voir la douleur ». C’est tout à fait ça. Il faut apprendre à voir la douleur. — Papiers, pp. 54 et 59

La langue des sigles

Violaine-Schwartz-Et-pendant-ce-temps-là-les-oies-sauvages-volent.jpgSi la langue retranscrite porte peu de traces d’intervention en terme d’agencement des mots et de vocabulaire, la disposition du texte sur la page, une phrase par paragraphe, a été pensée dans un même souci de respect de l’oralité. En revanche, le travail de montage effectué par Violaine Schwartz entraîne le lecteur dans des considérations qui vont au-delà de la matière du discours en prenant appui sur une réflexion qui déborde du strict cadre constitué par parole. Il y a là bien entendu un effet du doute : les migrants ne disent pas que le vrai. Ce doute demande à être conjuré au nom de la vérité du terrain. Sa révocation est une étape nécessaire, préalable à l’adhésion, qui en appelle à l’éthique du lecteur.

La subtilité du livre apparaît plus encore dans l’articulation des chapitres. Entre les témoignages viennent en effet s’insérer des espaces de transition qui, sous leurs airs joueurs et légers, proposent un contenu graphique qui s’installe en contrepoint des sources orales. Ce sont de courts interludes qui prennent la forme de calligrammes (Et pendant ce temps-là les oies sauvages volent volent volent…), d’une dictée (De Bertold Brecht comme ça se prononce), et d’exercices d’école : traduction, rédaction, logique, philosophie, mathématique, histoire. En préambule, le glossaire avec sa suite inepte d’acronymes (de ADA à ZAPI) se donne presque comme une blague. Ce qui ressort d’entre ces lignes est d’un comique à pleurer : c’est la dimension absurde de cette crise fabriquée de toute pièce par des machines d’Etat. De l’argent jeté par les fenêtres, du temps gaspillé, des dépenses inutiles – des vies mutilées pour… des papiers et encore des papiers et encore des papiers pour faire des papiers, ou refuser de faire des papiers, et ainsi de suite. (p. 201).

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À lire

Papiers, Violaine SCHWARTZ, P.O.L., 2019

Trois femmes puissantes, Marie NDIAYE, 2009

La Supplication, Svetlana ALEXIEVITCH, 1997

La Mort, la Vie et le Clown.

Un triptyque revisite pour les enfants les grandes étapes de l’existence. Signé Marine Schneider et Elisabeth Helland Larsen, c’est toute la grâce et la douceur du poème offerte à une conscience qui se cherche.

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« … je peux te chuchoter un mot à l’oreille… »

Est-ce l’effroi ? L’allégresse ? Le désir? Le sentiment dans lequel Vie et Mort s’opposent trouvera ici bien des raisons de se voir sinon apaisé, tout au moins mis en déroute par les traits communs et le jeu de correspondances qui touchent ces étranges personnages voués à faire écho à nos questionnements intimes. Sans déforcer l’inquiétude ou la fascination qu’ils nous inspirent, leur nature ambiguë, mi-humaine mi animale, nous les rend proches, familiers. La dimension charnelle que par son chaleureux coup de crayon Marine Schneider prête à des entités quasi-abstraites les situe quelque part entre l’enfant et le doudou.

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De leur apparence, on peut déduire que la Vie, la Mort et le Clown – un ambassadeur des émotions -, aiment se fondre dans le décor. Un nez rouge planté au milieu d’un visage ne fait qu’épouser les tonalités joyeuses d’un entourage autrement plus extravagant. Dans un monde que signale sa folle diversité, les enfants côtoient des dromadaires, des zèbres, mais aussi des hommes à tête d’éléphant ou des chiens en costume de ville, des insectes ou des oiseaux tour à tour chatoyants et endeuillés. La Mort vêtue de noir arbore une fleur dans les cheveux, comme l’éléphant. Parfois ce sont des papillons qui déposent sur elle quelques couleurs réjouissantes.

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De page en page, selon l’endroit où ils se trouvent et leur fréquentation, ces créatures paraissent plus ou moins grandes, plus ou moins menues, elles sont assises, elles volent, elles marchent, se tiennent à l’écart ou se mêlent à un groupe d’individus. Cette faculté qu’elles ont de toujours se mettre à la hauteur des autres et d’épouser la mesure de toute chose n’est pas la moindre de leurs qualités.

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« Le repli est en quelque sorte l’envers de l’enlacement. »

Rondes, moelleuses mais ô combien légères, leurs silhouettes témoignent de la nécessaire délicatesse qu’il faut pour accueillir les brusques revirements d’un monde dont la joie, l’angoisse et le désir modifient sans cesse les contours. Or, les figures du repli sont en quelque sorte l’envers des figures de l’enlacement. C’est ce que nous enseigne le regard sensible mais vrai que Elisabeth Helland Larsen et Marine Schneider posent sur l’existence. La plasticité des corps conjuguée aux variations d’échelle dénouent la polarité des formes définitoires pour lui substituer l’infinie labilité de la chair, et mieux encore, celle du geste. L’attitude de repli que manifestent des êtres recroquevillés sur eux-mêmes et comme noyés dans la maille gloutonne de leurs tricots, une forme d’enlacement vient la dénouer. C’est une paire d’ailes, ou encore, la souplesse d’un bras, une main aux doigts dépliés – un équipement de câlins et d’étreintes.

JeSuisLaVie_MarineSchneider3A l’unisson, ainsi s’expriment la Vie, la Mort et le Clown, de tout leur être ondulant et soyeux. Non qu’un même souffle les confonde, un discours choral ou un dialogue qui n’aurait pour but que d’amener l’accord final. Chaque ouvrage du cycle est le lieu d’une seule voix tandis qu’une adresse à la première personne maintient l’identité de chacune. Si le propre du poème est de nous proposer un reflet de notre pensée, cette solitude du texte dont le caractère minimal ouvre sur la page des zones de silence appelle ce genre de rencontre. L’accord parfait ne naît donc pas de l’indistinction mais de l’écho que chaque personnage fait aux autres, phénomène qui se reporte de livre en livre. Grâce à cette continuité manifeste et revendiquée, une intime concordance configure un espace hétérogène que se partagent les trois personnages, tandis que le caractère antinomique mais complémentaire de leurs tâches respectives affirme la communauté de leur œuvre.

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Quant au fil qui les relie, il remonte de cette zone située à mi-chemin entre la tête et le cœur. Cet endroit au creux de la poitrine que la violence d’une émotion tantôt étire voluptueusement tantôt resserre en un point de suffocation.


 

Mariage émouvant entre un sujet grave et un traitement chaleureux, les trois ouvrages réactivent cette vision stoïcienne selon laquelle la Mort joue un rôle essentiel dans la dynamique de renouvellement du monde. Sans offrir de consolation car il n’y a là aucune raison de désespérer, ces propos se lisent comme un poème que le dessin de Marine Schneider développe sur tous les plans du sensible.

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Dessins : Marine Schneider / Versant Sud. Tous droits réservés.


 

« Je suis la Mort », « Je suis la Vie» et « Je suis le Clown »

Texte de Elisabeth Helland Larsen

Illustrations de Marine Schneider

Traduit du norvégien par Aude Pasquier

Publiés chez Versant Sud Jeunesse

Parution avril 2019

L’autre rive

Mondrian

Piet Mondrian

 

« Ne demande plus où tu en es – ne le demande plus jamais. Tu n’as pas besoin de ça : tu es nulle part. Et ce nulle part est ta chance, comme si tu étais amoureux.

« Ces phrases, elles composaient aussi un aide-mémoire pour la délivrance. Elles me paraissaient presque anciennes, maintenant, comme si, en quelques heures, ma promenade le long de la Seine s’était changée en saut dans la vie. Les trois phrases, je commençais à les vivre. Mais elles n’agissaient plus comme des appels au réveil : le réveil avait eu lieu ; il n’arrêtait plus d’avoir lieu. Est-il possible de prétendre un jour qu’on s’est réveillé ? Si ces trois phrases me semblaient maintenant familières, si elles n’aiguisaient plus en moi le désir de l’autre rive, c’est que sur l’autre rive, j’y étais. Toute une prairie de phrases s’est tissée dans le feuillage.

« Si les phrases maintenant viennent se formuler dans ma tête, il va falloir les écouter, me disais-je ; et pour les écouter, le mieux est de les écrire. Demain, me disais-je, demain je rédigerai. Car ce soir, mes yeux se ferment, je suis épuisé. Demain, après-demain, chaque jour, les phrases qui sont venues, celles qui viennent, celles qui viendront, je les écrirai. En attendant, c’est le fleuve qui veillera sur elles. Je me suis penché vers l’eau. Toutes les phrases de la journée sont venues vers ma nuque ; elles se sont enroulées autour de mes épaules ; l’une après l’autre, elles ont pris leur élan derrière ma tête et ont glissé, en arc-de-cercle, vers la Seine.

« C’est ainsi que je vais vivre, me disais-je : de phrase en phrase et d’une révélation à l’autre, attentif à ce qui vient.

« C’est maintenant, me disais-je – maintenant, cette nuit, tout de suite, là, c’est maintenant qu’il faut reprendre vie. Les choses n’existent pas ; un néant les traverse qui les pousse à l’effroi et aux enchantements. »

Yannick Haenel, Cercle. Extrait-collage pages 50 à 66. Citation incomplète.

 

 

 

– En ce sens la pensée est toujours pensée d’amour –

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Il bacio, Francesco Hayez, 1859 (détail)

« (…) c’est l’accord ou l’adoption par nos facultés intellectuelles de l’intelligence du monde qui déclenche la pensée. Celle-ci est en quelque sorte illuminée par des images. Mais il ne suffit pas que les formes soient imaginées, il est nécessaire qu’elles soient désirées. D’où l’importance paradigmatique du sentiment amoureux, modèle et sommet de cette fusion génératrice. En désirant les images et en imaginant le désir – et qu’est-ce que la poésie amoureuse sinon cela ? – le sujet s’approprie la pensée qui, en ce sens, est toujours pensée d’amour. Ce primat du désir renvoie également à la notion de fantasme, à sa prosopopée singulière, qu’on retrouve chez Dante avec la figure de Béatrice. Le fantasme fait le plaisir propre au désir, écrivait Jacques Lacan dans Kant avec Sade. En paraphrasant cette thèse limpide on peut dire que, selon Averroès et les poètes d’amour, le fantasme par le désir fait l’intelligible propre au sujet. La pensée m’appartient parce qu’elle a été imaginée et désirée. Faire de l’amour le lieu par excellence de l’adoption de la pensée, l’idée est audacieuse, elle semble paradoxalement très en avant de nos horizons bornés. De même que celle d’une convergence de notre faculté de comprendre et de l’intelligence du monde. »

Extrait de « Connaissance du désir », Le journal des idées de Jacques Munier, France Culture 12/10/18 – à propos de « Intellect d’amour », Giorgio Agamben, 2018

Elle a un fond de désert (une ligne, une flamme, un rêve de geste)

Isabelle Huppert La Dame aux camélias

« Et dans la répétition de ce geste, une main suspendue et qui s’apprête à toucher, dans sa reformulation nocturne (mettre le feu à tout ce qu’elle touche), se déploie la politique des gestes de l’actrice. Elle ne répète pas un geste pour qu’il se sédimente, mais pour qu’il se décolle doucement du monde. Elle répète pour qu’il n’y ait plus qu’une ligne, une flamme, un rêve de geste. D’où viennent les gestes d’Isabelle Huppert ? À cette question, le cinéaste Serge Bozon propose une piste lumineuse : Isabelle, ce n’est pas du tout du bon pain. Elle a un fond de désert. Ses gestes, au lieu de sortir d’une sorte de coussin du quotidien, c’est comme s’ils sortaient à blanc. Comme s’ils sortaient de rien, tout simplement, comme s’il y avait un désert autour. »

Murielle Joudet, Isabelle Huppert. Vivre ne nous regarde pas, Capricci, 2018

(photo : La Dame aux camélias, Mauro Bolognini, 1981.)

Louve

Louve Fanny Ducassé11

Partir à la cueillette aux champignons, collecter les feuilles d’automne, danser au clair de lune mais aussi dorer les crêpes et faire fondre du chocolat dans des bols de lait chaud, le quotidien de Louve s’agence dans une harmonie précise. Et quoi qu’en dise son nom, une robe noire et un châle fleuri lui donnent l’apparence d’une jeune femme. Louve est rousse. Sous l’emprise de l’émotion, sa longue chevelure s’enflamme. « Les animaux de feu savaient la reconnaître, car ils étaient semblables. » Dans sa demeure au fond des bois s’épanouit une famille de renards, Louve ayant la capacité de se mêler à eux, comme dit l’histoire, « aussi facilement que le chocolat se mêle au lait ». Plus qu’une couleur, plus qu’un trait de caractère, le roux manifeste ce qui chez Louve la dépasse, excède sa raison. Sauvage, elle n’en est que meilleure, affectée d’une attention démesurée pour ses proches. La rencontre avec un loup, cœur farouche mais tendre, compagnon providentiel ou alter ego, consacre une force d’aimer qui, venant d’elle, ne peut être que définitive. Louve y trouve son compte : seule l’apaise une constante démesure. Quand le cœur se sait compris du monde (par l’un de ses représentants), une grâce supplémentaire y affleure et vient épouser le monde tel qu’il est perçu, le domaine de Louve – une végétation languide et hospitalière.

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Plutôt qu’une histoire, c’est un univers que porte en ce livre Fanny Ducassé, son univers à elle. Le moindre accessoire de cette jeune auteure est singulier, à commencer par son vocabulaire dont la bizarrerie se révèle aussi bien graphique que verbale. Si les mots par eux-mêmes ne sont pas vraiment extraordinaires, le mélange des registres étonne, lui, dans un lexique d’une gourmandise un peu désuète : « lamper », « couver », « goulayer ». Manière de quelqu’un qui parle peu mais lit beaucoup et pense avec avidité, de qui aime les mots pour eux-mêmes, le bruit qu’ils font dans la tête, quand ils éclatent au-dedans, peau d’images, fruits-mondes, malléables et appropriables, éléments d’un langage, comme on dirait, habité. Des mots aimés pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils font.

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Le peu d’intrigue que Louve recèle semble être donné d’avance et comme en sourdine, dans une occupation du temps qui s’étire à l’infini. Le dessin fait pareil : serré, comblé, le trait emplit la page d’un monde cohérent, immuable. Les couleurs ont beau être à leur place et les formes s’avérer parfaitement identifiables, un détail nous arrête, puis un autre, c’est une foule de menues choses qui nous commandent de suspendre la lecture pour les scruter avec plus d’attention et comprendre pourquoi elles justement, sortent de l’ordinaire. C’est le motif sur une casserole qui reprend celui d’une fleur, la texture du cheveu de la même nuance que le pelage du renard, des cailloux pareils à des bonbons, des animaux minuscules partout, oiseaux, insectes, mulots, lapins, chats, des arbres chargés de feuillages denses, épais comme des manteaux et, plus étrange encore, cette famille de renards, serviette nouée autour du coup, attablée devant un plat de crêpes.

Douillettement, la forêt redevient dans Louve un lieu habitable. À l’image de ce qui se construit dans ce coin de forêt, un lieu de repli est, comme une chambre à soi, un monde à peupler d’un excès de sentiments.

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Louve, de Fanny Ducassé, Editions Thierry Magnier, 2014.

Marie NDiaye : la joie simple de l’activité préférée

L’auteur de « Ladivine » était à Bozar le 04 mai pour une rencontre avec l’écrivain Grégoire Polet. L’occasion de se demander ce que ce genre d’événement en marge des livres peut générer comme émotions.

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Biographèmes

    « — Mais si elle a éprouvé vis-à-vis de ces faits qui la concernent d’autres sentiments, ne serait-ce pas la traiter avec condescendance que de ne pas tenter d’en juger nous-mêmes au niveau exact où elle s’est toujours tenue ? — »

Ceux qui ne sont pas familiers avec l’auteur ignorent peut-être encore que Marie NDiaye a publié son premier roman à l’âge de dix-sept ans lorsque, l’ayant rappelée débordant d’enthousiasme à la réception du manuscrit intitulé, titre prémonitoire, Quant au riche avenir, Jérôme Lindon l’invita à rejoindre les Éditions de Minuit, à franchir, du même coup, les portes d’un milieu littéraire dont elle-même ne connaissait encore rien, pas même la notoriété, le prestige et la fougue avérée de l’éditeur qu’elle s’était choisi. L’événement remonte à 1985, mais il faut bien dire que cette reconnaissance, toute précoce qu’elle fût, ne fit qu’entériner une décision prise antérieurement de ne pas poursuivre ses études afin de se consacrer pleinement à l’écriture. Sa détermination d’alors, la radicalité dont elle fit montre autant par son refus que par l’affirmation d’une confiance extraordinaire en ses propres ressources, elle la regrette un peu aujourd’hui, jugeant que les choses accomplies auraient pu trouver leur place au sein d’une vie peut-être plus riche en expériences diverses. Non qu’elle eût aimé en apprendre davantage sur la littérature, la philosophie ou le droit, le savoir académique et sa mortelle pesanteur l’ont toujours rebutée, mais, à la réflexion, l’apprentissage d’une activité manuelle ne lui aurait-elle pas été également profitable ? À entendre cette confidence, je me dis que les critiques ont bien tort de vouloir à tout prix déceler dans son dernier livre, La Cheffe, roman d’une cuisinière, une transposition de son métier d’écrivain quand il ne s’agit, peut-être, que de l’expression directe, aussi littérale que possible, d’une certaine nostalgie à l’endroit d’un art qu’elle se serait bien vu pratiquer à côté (plutôt qu’en marge) de l’écriture, avec le même sérieux et un égal engagement de toute sa personne, sans que l’exercice d’une de ces activités ne porte jamais de l’ombre à l’autre.

Un autre élément biographique prêtant à discussions est la double ascendance de Marie NDiaye, française et sénégalaise, dualité dont elle aurait à répondre malgré elle, par les effets d’un visage et d’un nom qu’elle ne considère pas autrement que comme siens et que, pour sa part, elle se contenterait d’oublier s’ils ne lui revenaient pas sans cesse de l’extérieur par toutes sortes de questions portant sur le racisme et la condition d’émigrée. Il lui faut alors chaque fois rappeler ne s’être jamais définie comme étant noire, ne s’être jamais sentie atteinte par les jugements de cet ordre. « Ma mère est blanche, je suis aussi bien blanche que noire. ». Constat qui en mobilise un autre, de l’autre côté de l’Atlantique, par la voix de Chimanda Ngozi Adichie qui, dans son roman Americanah, remarque qu’aux États-Unis, l’inconscient raciste est tel qu’il suffit d’une minuscule goutte de sang noir pour qu’une personne soit considérée comme noire. Marie NDiaye, qui connaît à peine son père, reparti au Sénégal quand elle était encore trop jeune pour s’en souvenir, insiste sur le fait que ce pays auquel on la rapporte si souvent, n’existe dans son esprit que dans la brume d’un fantasme, lointain évanescent nourri du souvenir vague d’un voyage ancien. Aussi cette prétention à ne s’être jamais sentie offensée du fait de sa physionomie s’accompagne-t-elle d’un intérêt aigu pour les personnes qui, elles, des rapports conflictuels entre le Nord et le Sud, ont une expérience autrement plus terrifiante que la sienne. « Trois femmes puissantes », roman publié en 2009, consacre un chapitre entier au destin douloureux d’une Africaine, qui, rejetée par les siens, tente de quitter son pays. L’auteur précise que ces pages ne pourraient plus être écrites aujourd’hui tant la situation des migrants s’est aggravée. « Je ne me sentirais pas légitime » ajoute-t-elle. Face à la dureté d’un réel, dont la part ne cesse de croître au fil de ses récits, elle prend garde à se maintenir dans une position de retrait et d’observation, position contraire à la définition que Sartre donne de l’engagement. Aussi ne peut-elle que manifester son étonnement devant le fait que certains commentateurs aient cru voir dans sa dernière pièce, Honneur à notre élue, une préfiguration de la présidentielle de 2017. « Ce dont on souffre aujourd’hui, se sent-elle obligée de rappeler, ce n’est pas d’un excès de vertu tel qu’il s’illustre dans ce drame au fond moins politique qu’existentiel, mais au contraire du triomphe de la malhonnêteté. » Difficile en effet de la contredire sur ce point.

Des faits de conscience

    « — (…) qu’ils aient permis à une telle folie de structurer chaque moment de leurs journées, elle le comprenait, le respectait, sentant déjà en elle le germe d’une folie très semblable, plus souhaitable simplement parce qu’elle saurait en faire l’instrument de sa renommée, qu’elle se laisserait entraîner mais jamais dominer par cela, en tout cas jusque dans ses ultimes années d’exercice où cette folie l’a peut-être engloutie en effet. — »

« Lorsque j’écris, je tâche d’oublier qui je suis pour me mettre dans l’esprit d’un homme, d’une femme, d’un animal, d’une  pierre… ». On en arrive, et peut-être aurait-on dû commencer par là, à l’écriture même, aux romans, pièces de théâtre, poèmes – peu importe  la dénomination puisque, quelque forme qu’elle emprunte, la manière ne change pas –, à ce qui, du moins selon moi, place le lecteur au regard de l’œuvre dans un rapport compliqué d’effroi et de secrète délectation. Il me semble d’ailleurs qu’on pourrait prendre les livres un à un, dégager quelques éléments d’intrigue, des récurrences, qualifier le ton, parler du style, en soi remarquable, de la phrase à mi-chemin entre Faulkner et Kafka, et ce faisant ne jamais même approcher de ce que c’est que cette écriture-là, et, au contraire, en donner une image presque fausse. Rien de déroutant à première vue, tous les ingrédients d’un roman classique s’y retrouvent : des personnages, des événements et une narration quasiment linéaire. Sauf que les personnages, sont des visages, au sens lévinassien du terme, Lévinas dont on pourrait ici reprendre la célèbre formule : « Nul n’est bon volontairement. » Ni bon ni mauvais, la morale est absente chez Marie NDiaye, de même que la psychologie ; il n’y a pas d’événements en tant que tels, seulement des visages, c’est-à-dire non pas des consciences mais des faits de conscience, des consciences traversées par les événements. Parler, à propos de cette œuvre, de behaviorisme des profondeurs serait sans doute une façon trop lapidaire d’évoquer sa singulière puissance, sa force d’envoûtement et de pénétration, le fait de se sentir happé par des mains insinuantes et d’une désagréable onctuosité, pour descendre, descendre et s’enfoncer dans des régions d’où ne sortent habituellement aucun son.

Je m’arrête ici car ce n’est là qu’une lecture personnelle d’une œuvre qui en suscite forcément d’autres, politiques (ce qu’atteste la tonalité générale des commentaires dans la salle), ou encore, formelles, symboliques, appelant au déchiffrement, plus détachées je suppose, que la mienne soucieuse de ne pas porter préjudice à l’intensité qu’elle recèle.

Qu’a-t-elle dit de plus ce soir-là ? Ceci par exemple, que son goût pour la littérature américaine tient au fantasme reconduit sans trêve de se mettre au monde soi-même en tirant un trait sur le passé. Un principe dont on suppose qu’il fonde tout désir d’écriture : disparaître et se réinventer. Dans l’évocation de ses personnages, elle ne cesse de retourner les jugements qui se formulent naturellement à leur égard, de dénouer en leur faveur les couples qui traditionnellement s’opposent : faiblesse / puissance, abnégation / orgueil, désir / dégoût… Évacué, dissout dans les méandres de la phrase tortueuse, il n’y a plus de regard proprement dit, le point de vue porté par une multiplicité de voix (toujours la même malgré tout), s’étire à l’infini jusqu’à  se donner l’illusion d’avoir pu parcourir ses sujets de part en part, et, s’étant dégagé du trop-plein des consciences, d’en ressortir plus démuni que jamais, faible, défait, laissant les personnages dans une solitude confortée par cette visite.

Tranfert

    « — C’était pourtant des matérialisations de rêves qui naissaient sous ses doigts durant ces nuits ondulantes, détachées de la nuit des autres aussi nettement qu’un monde parallèle de l’univers ordinaire. — »

« Pour rien au monde je ne voudrais rencontrer un écrivain que j’admire. Que pourrais-je lui dire ? » Comme dans un rêve éveillé, ces paroles, ce n’est pas moi qui les ai dites mais, dans un de ces faux paradoxes qui ne font en réalité que rétablir les lacunes de tout jugement, la personne à l’endroit de laquelle j’aurais pu moi-même les prononcer. Ainsi, l’admiration qu’elle peut susciter chez ses lecteurs, Marie NDiaye n’est-elle pas la dernière à l’éprouver à son tour lorsque, dans sa ferveur de lectrice insatiable et exigeante, l’idée qu’elle puisse elle-même demeurer interdite dans des circonstances similaires l’inciterait plutôt à se retrancher dans les livres. Que lui viennent aux lèvres les noms de Claude Simon, Joyce Carol Oates ou James Agee (elle tient Louons maintenant les grands hommes pour une des plus grandes œuvres jamais écrites) ne signifie pas qu’il n’y aurait pas d’autres écrivains susceptibles de briller à ses yeux, ceux-ci sont légions, plutôt, ce que ce bref inventaire indique, c’est que contrairement à ces derniers qui vont et viennent au gré de goûts et d’humeurs soumis à l’érosion du temps, les premiers n’auront jamais quitté sa table de travail, gage de leur primauté dans son cœur.

Ayant pris acte de la dissymétrie qui régit nécessairement ce type de rendez-vous entre un auteur et son public, il reste à s’en remettre à ce qui se produit malgré tout, à ce moment-là, un phénomène qui tient tout entier au pouvoir de l’apparition. Et puisqu’il est entendu qu’il ne peut y avoir de formulation générale d’une expérience aussi particulière, je dirais, en guise d’aveu, que le fait de me tenir à quelques mètres de Marie NDiaye, de pouvoir poser mes yeux sur elle, d’étudier sa gestuelle et de reporter ainsi mon attention, non pas sur des paroles dont aucune, après avoir lu énormément à son sujet, ne m’est véritablement étrangère, mais sur les détails de sa personne, au premier chef son regard étonnamment lointain, la douceur de sa voix, le grain vertigineusement oblique de sa peau, est venu creuser un manque que je ne me connaissais pas. Je veux l’écrire en toute sincérité, c’est là une conséquence profonde, pénible à admettre, de la curiosité naturelle qui, allant de l’œuvre à la personne, incite au rapprochement, et le manque qu’induit ce rapprochement quand il a lieu, d’être nécessairement trop fugace.

Est-ce pour pallier cette déchirure (petite sans doute mais intense) que tant de monde, lors de la séance de dédicace, demande à être pris en photo ? Le fait que l’auteur se prête au jeu comme s’il allait de soi que cette pratique somme toute récente découlait du protocole de la rencontre, cette disponibilité soudaine de la part d’une personne qui, en dépit de tout ce que l’on croit savoir d’elle, demeure une inconnue, révèle une facette de son caractère que ni les livres ni les échanges précédant la signature n’auraient pu laisser soupçonner : la bienveillance. Il y a, dans la tonalité de fond qui caractérise les écrits de Marie NDiaye, une incontestable délicatesse qui peut passer pour un niveau subtil de détachement voire, une forme de violence : « Tout lecteur doit apprendre à se méfier de la douceur en littérature, c’est souvent grâce à elle que la violence cache son jeu » l’avais-je entendue déclarer auparavant, et cependant, en la découvrant si bien disposée, si accueillante vis-à-vis des demandes de son public, je tends à la croire aujourd’hui lorsqu’elle affirme que cette violence qu’on lui prête, tient tout entière à la réalité de ses personnages qu’elle se contenterait dès lors d’accompagner, sans jamais prendre de la hauteur ni même de l’avance sur eux.

De la conversation qui s’est tenue entre l’écrivain et Grégoire Polet, et que le public est venue ensuite nourrir de ses propres interrogations, je me suis donc contentée de retracer les grandes lignes. D’une part, comme je l’ai dit, il ne me semble pas que ce fut là l’essentiel de cette soirée ; d’autre part, l’auteur n’ayant pas cherché à se départir de cette réserve inhérente à sa personne et qui maintient à ses écrits leur part de mystère, je crois pouvoir affirmer que c’est encore là, au cœur de ses incroyables constructions romanesques, qu’il convient de la retrouver, dans la forteresse intacte de ses propos.


Les citations et le titre sont tous extraits de La Cheffe, roman d’une cuisinière, Gallimard 2016

Le terme « biographèmes » est un emprunt fait à Roland Barthes : « Si j’étais écrivain, et mort, comme j’aimerais que ma vie se réduisît, par les soins d’un biographe amical et désinvolte, à quelques détails, à quelques goûts, à quelques inflexions, disons des « biographèmes ». (Préface à Sade-Fourier-Loyola, 1971)

Un extrait de Trois femmes puissantes lu par Marianne Denicourt dans un documentaire de Thomas Lacoste, Notre Monde