Marie NDiaye : la joie simple de l’activité préférée

L’auteur de « Ladivine » était à Bozar le 04 mai pour une rencontre avec l’écrivain Grégoire Polet. L’occasion de se demander ce que ce genre d’événement en marge des livres peut générer comme émotions.

Marie NDiaye 6

Biographèmes

    « — Mais si elle a éprouvé vis-à-vis de ces faits qui la concernent d’autres sentiments, ne serait-ce pas la traiter avec condescendance que de ne pas tenter d’en juger nous-mêmes au niveau exact où elle s’est toujours tenue ? — »

Ceux qui ne sont pas familiers avec l’auteur ignorent peut-être encore que Marie NDiaye a publié son premier roman à l’âge de dix-sept ans lorsque, l’ayant rappelée débordant d’enthousiasme à la réception du manuscrit intitulé, titre prémonitoire, Quant au riche avenir, Jérôme Lindon l’invita à rejoindre les Éditions de Minuit, à franchir, du même coup, les portes d’un milieu littéraire dont elle-même ne connaissait encore rien, pas même la notoriété, le prestige et la fougue avérée de l’éditeur qu’elle s’était choisi. L’événement remonte à 1985, mais il faut bien dire que cette reconnaissance, toute précoce qu’elle fût, ne fit qu’entériner une décision prise antérieurement de ne pas poursuivre ses études afin de se consacrer pleinement à l’écriture. Sa détermination d’alors, la radicalité dont elle fit montre autant par son refus que par l’affirmation d’une confiance extraordinaire en ses propres ressources, elle la regrette un peu aujourd’hui, jugeant que les choses accomplies auraient pu trouver leur place au sein d’une vie peut-être plus riche en expériences diverses. Non qu’elle eût aimé en apprendre davantage sur la littérature, la philosophie ou le droit, le savoir académique et sa mortelle pesanteur l’ont toujours rebutée, mais, à la réflexion, l’apprentissage d’une activité manuelle ne lui aurait-elle pas été également profitable ? À entendre cette confidence, je me dis que les critiques ont bien tort de vouloir à tout prix déceler dans son dernier livre, La Cheffe, roman d’une cuisinière, une transposition de son métier d’écrivain quand il ne s’agit, peut-être, que de l’expression directe, aussi littérale que possible, d’une certaine nostalgie à l’endroit d’un art qu’elle se serait bien vu pratiquer à côté (plutôt qu’en marge) de l’écriture, avec le même sérieux et un égal engagement de toute sa personne, sans que l’exercice d’une de ces activités ne porte jamais de l’ombre à l’autre.

Un autre élément biographique prêtant à discussions est la double ascendance de Marie NDiaye, française et sénégalaise, dualité dont elle aurait à répondre malgré elle, par les effets d’un visage et d’un nom qu’elle ne considère pas autrement que comme siens et que, pour sa part, elle se contenterait d’oublier s’ils ne lui revenaient pas sans cesse de l’extérieur par toutes sortes de questions portant sur le racisme et la condition d’émigrée. Il lui faut alors chaque fois rappeler ne s’être jamais définie comme étant noire, ne s’être jamais sentie atteinte par les jugements de cet ordre. « Ma mère est blanche, je suis aussi bien blanche que noire. ». Constat qui en mobilise un autre, de l’autre côté de l’Atlantique, par la voix de Chimanda Ngozi Adichie qui, dans son roman Americanah, remarque qu’aux États-Unis, l’inconscient raciste est tel qu’il suffit d’une minuscule goutte de sang noir pour qu’une personne soit considérée comme noire. Marie NDiaye, qui connaît à peine son père, reparti au Sénégal quand elle était encore trop jeune pour s’en souvenir, insiste sur le fait que ce pays auquel on la rapporte si souvent, n’existe dans son esprit que dans la brume d’un fantasme, lointain évanescent nourri du souvenir vague d’un voyage ancien. Aussi cette prétention à ne s’être jamais sentie offensée du fait de sa physionomie s’accompagne-t-elle d’un intérêt aigu pour les personnes qui, elles, des rapports conflictuels entre le Nord et le Sud, ont une expérience autrement plus terrifiante que la sienne. « Trois femmes puissantes », roman publié en 2009, consacre un chapitre entier au destin douloureux d’une Africaine, qui, rejetée par les siens, tente de quitter son pays. L’auteur précise que ces pages ne pourraient plus être écrites aujourd’hui tant la situation des migrants s’est aggravée. « Je ne me sentirais pas légitime » ajoute-t-elle. Face à la dureté d’un réel, dont la part ne cesse de croître au fil de ses récits, elle prend garde à se maintenir dans une position de retrait et d’observation, position contraire à la définition que Sartre donne de l’engagement. Aussi ne peut-elle que manifester son étonnement devant le fait que certains commentateurs aient cru voir dans sa dernière pièce, Honneur à notre élue, une préfiguration de la présidentielle de 2017. « Ce dont on souffre aujourd’hui, se sent-elle obligée de rappeler, ce n’est pas d’un excès de vertu tel qu’il s’illustre dans ce drame au fond moins politique qu’existentiel, mais au contraire du triomphe de la malhonnêteté. » Difficile en effet de la contredire sur ce point.

Des faits de conscience

    « — (…) qu’ils aient permis à une telle folie de structurer chaque moment de leurs journées, elle le comprenait, le respectait, sentant déjà en elle le germe d’une folie très semblable, plus souhaitable simplement parce qu’elle saurait en faire l’instrument de sa renommée, qu’elle se laisserait entraîner mais jamais dominer par cela, en tout cas jusque dans ses ultimes années d’exercice où cette folie l’a peut-être engloutie en effet. — »

« Lorsque j’écris, je tâche d’oublier qui je suis pour me mettre dans l’esprit d’un homme, d’une femme, d’un animal, d’une  pierre… ». On en arrive, et peut-être aurait-on dû commencer par là, à l’écriture même, aux romans, pièces de théâtre, poèmes – peu importe  la dénomination puisque, quelque forme qu’elle emprunte, la manière ne change pas –, à ce qui, du moins selon moi, place le lecteur au regard de l’œuvre dans un rapport compliqué d’effroi et de secrète délectation. Il me semble d’ailleurs qu’on pourrait prendre les livres un à un, dégager quelques éléments d’intrigue, des récurrences, qualifier le ton, parler du style, en soi remarquable, de la phrase à mi-chemin entre Faulkner et Kafka, et ce faisant ne jamais même approcher de ce que c’est que cette écriture-là, et, au contraire, en donner une image presque fausse. Rien de déroutant à première vue, tous les ingrédients d’un roman classique s’y retrouvent : des personnages, des événements et une narration quasiment linéaire. Sauf que les personnages, sont des visages, au sens lévinassien du terme, Lévinas dont on pourrait ici reprendre la célèbre formule : « Nul n’est bon volontairement. » Ni bon ni mauvais, la morale est absente chez Marie NDiaye, de même que la psychologie ; il n’y a pas d’événements en tant que tels, seulement des visages, c’est-à-dire non pas des consciences mais des faits de conscience, des consciences traversées par les événements. Parler, à propos de cette œuvre, de behaviorisme des profondeurs serait sans doute une façon trop lapidaire d’évoquer sa singulière puissance, sa force d’envoûtement et de pénétration, le fait de se sentir happé par des mains insinuantes et d’une désagréable onctuosité, pour descendre, descendre et s’enfoncer dans des régions d’où ne sortent habituellement aucun son.

Je m’arrête ici car ce n’est là qu’une lecture personnelle d’une œuvre qui en suscite forcément d’autres, politiques (ce qu’atteste la tonalité générale des commentaires dans la salle), ou encore, formelles, symboliques, appelant au déchiffrement, plus détachées je suppose, que la mienne soucieuse de ne pas porter préjudice à l’intensité qu’elle recèle.

Qu’a-t-elle dit de plus ce soir-là ? Ceci par exemple, que son goût pour la littérature américaine tient au fantasme reconduit sans trêve de se mettre au monde soi-même en tirant un trait sur le passé. Un principe dont on suppose qu’il fonde tout désir d’écriture : disparaître et se réinventer. Dans l’évocation de ses personnages, elle ne cesse de retourner les jugements qui se formulent naturellement à leur égard, de dénouer en leur faveur les couples qui traditionnellement s’opposent : faiblesse / puissance, abnégation / orgueil, désir / dégoût… Évacué, dissout dans les méandres de la phrase tortueuse, il n’y a plus de regard proprement dit, le point de vue porté par une multiplicité de voix (toujours la même malgré tout), s’étire à l’infini jusqu’à  se donner l’illusion d’avoir pu parcourir ses sujets de part en part, et, s’étant dégagé du trop-plein des consciences, d’en ressortir plus démuni que jamais, faible, défait, laissant les personnages dans une solitude confortée par cette visite.

Tranfert

    « — C’était pourtant des matérialisations de rêves qui naissaient sous ses doigts durant ces nuits ondulantes, détachées de la nuit des autres aussi nettement qu’un monde parallèle de l’univers ordinaire. — »

« Pour rien au monde je ne voudrais rencontrer un écrivain que j’admire. Que pourrais-je lui dire ? » Comme dans un rêve éveillé, ces paroles, ce n’est pas moi qui les ai dites mais, dans un de ces faux paradoxes qui ne font en réalité que rétablir les lacunes de tout jugement, la personne à l’endroit de laquelle j’aurais pu moi-même les prononcer. Ainsi, l’admiration qu’elle peut susciter chez ses lecteurs, Marie NDiaye n’est-elle pas la dernière à l’éprouver à son tour lorsque, dans sa ferveur de lectrice insatiable et exigeante, l’idée qu’elle puisse elle-même demeurer interdite dans des circonstances similaires l’inciterait plutôt à se retrancher dans les livres. Que lui viennent aux lèvres les noms de Claude Simon, Joyce Carol Oates ou James Agee (elle tient Louons maintenant les grands hommes pour une des plus grandes œuvres jamais écrites) ne signifie pas qu’il n’y aurait pas d’autres écrivains susceptibles de briller à ses yeux, ceux-ci sont légions, plutôt, ce que ce bref inventaire indique, c’est que contrairement à ces derniers qui vont et viennent au gré de goûts et d’humeurs soumis à l’érosion du temps, les premiers n’auront jamais quitté sa table de travail, gage de leur primauté dans son cœur.

Ayant pris acte de la dissymétrie qui régit nécessairement ce type de rendez-vous entre un auteur et son public, il reste à s’en remettre à ce qui se produit malgré tout, à ce moment-là, un phénomène qui tient tout entier au pouvoir de l’apparition. Et puisqu’il est entendu qu’il ne peut y avoir de formulation générale d’une expérience aussi particulière, je dirais, en guise d’aveu, que le fait de me tenir à quelques mètres de Marie NDiaye, de pouvoir poser mes yeux sur elle, d’étudier sa gestuelle et de reporter ainsi mon attention, non pas sur des paroles dont aucune, après avoir lu énormément à son sujet, ne m’est véritablement étrangère, mais sur les détails de sa personne, au premier chef son regard étonnamment lointain, la douceur de sa voix, le grain vertigineusement oblique de sa peau, est venu creuser un manque que je ne me connaissais pas. Je veux l’écrire en toute sincérité, c’est là une conséquence profonde, pénible à admettre, de la curiosité naturelle qui, allant de l’œuvre à la personne, incite au rapprochement, et le manque qu’induit ce rapprochement quand il a lieu, d’être nécessairement trop fugace.

Est-ce pour pallier cette déchirure (petite sans doute mais intense) que tant de monde, lors de la séance de dédicace, demande à être pris en photo ? Le fait que l’auteur se prête au jeu comme s’il allait de soi que cette pratique somme toute récente découlait du protocole de la rencontre, cette disponibilité soudaine de la part d’une personne qui, en dépit de tout ce que l’on croit savoir d’elle, demeure une inconnue, révèle une facette de son caractère que ni les livres ni les échanges précédant la signature n’auraient pu laisser soupçonner : la bienveillance. Il y a, dans la tonalité de fond qui caractérise les écrits de Marie NDiaye, une incontestable délicatesse qui peut passer pour un niveau subtil de détachement voire, une forme de violence : « Tout lecteur doit apprendre à se méfier de la douceur en littérature, c’est souvent grâce à elle que la violence cache son jeu » l’avais-je entendue déclarer auparavant, et cependant, en la découvrant si bien disposée, si accueillante vis-à-vis des demandes de son public, je tends à la croire aujourd’hui lorsqu’elle affirme que cette violence qu’on lui prête, tient tout entière à la réalité de ses personnages qu’elle se contenterait dès lors d’accompagner, sans jamais prendre de la hauteur ni même de l’avance sur eux.

De la conversation qui s’est tenue entre l’écrivain et Grégoire Polet, et que le public est venue ensuite nourrir de ses propres interrogations, je me suis donc contentée de retracer les grandes lignes. D’une part, comme je l’ai dit, il ne me semble pas que ce fut là l’essentiel de cette soirée ; d’autre part, l’auteur n’ayant pas cherché à se départir de cette réserve inhérente à sa personne et qui maintient à ses écrits leur part de mystère, je crois pouvoir affirmer que c’est encore là, au cœur de ses incroyables constructions romanesques, qu’il convient de la retrouver, dans la forteresse intacte de ses propos.


Les citations et le titre sont tous extraits de La Cheffe, roman d’une cuisinière, Gallimard 2016

Le terme « biographèmes » est un emprunt fait à Roland Barthes : « Si j’étais écrivain, et mort, comme j’aimerais que ma vie se réduisît, par les soins d’un biographe amical et désinvolte, à quelques détails, à quelques goûts, à quelques inflexions, disons des « biographèmes ». (Préface à Sade-Fourier-Loyola, 1971)

Un extrait de Trois femmes puissantes lu par Marianne Denicourt dans un documentaire de Thomas Lacoste, Notre Monde

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Crépuscule du tourment de Léonora Miano

Dans l’espace d’une nuit marquée par les fureurs jumelles de la colère et de l’orage, quatre femmes prennent la parole.

20170209_095425rsL’homme qu’elles interpellent, Dio, a pris la fuite ; sa disparition aura donc été nécessaire pour que ces femmes rompent enfin le silence auquel elles se croyaient jusqu’alors tenues. Madame, la mère du fugitif, prend les devants. Femme revêche et hautaine, elle a longtemps consenti, par souci de maintenir son rang, à la violence d’un mari épousé pour le prestige. Sa conduite, pour injustifiable qu’elle puisse paraître, ne serait-ce qu’aux yeux de ses enfants, doit cependant être rapportée à un porte-à-faux qui affecterait en première ligne son milieu, les gens de sa classe et, par contamination, l’Afrique tout entière. Madame passe en effet pour être la représentante idéale de cette sorte de bourgeoisie superlative issue de la colonisation et dont le conservatisme sert les intérêts économiques. C’est donc dans l’idée de préserver les privilèges hérités d’un père administrateur colonial que cette femme entend diriger sa maison. Son intransigeance, son mépris pour  les descendants des déportés ainsi que son obstination à sauver les apparences, obstination rendue ridicule par le spectacle qu’elle offre de son corps meurtri, expriment une partie des divisions qui affectent la société africaine jusqu’au cœur des familles. Ce prologue, prononcé d’un ton cinglant, prépare aux voix adverses et non moins belliqueuses d’Amandla et d’Ixora, respectivement amoureuse et fiancée du fugitif. Créole pour l’une et Américaine pour l’autre, elles ont chacune, par l’entremise de l’être aimé, à affronter leurs origines problématiques. À travers leurs récits, ce sont encore d’autres dimensions de l’africanité contemporaine qui s’expriment, éléments que leur condition de femmes, de filles et de mères prédisposent néanmoins à une identification plus large. Cet infléchissement du sujet vers l’universalité révèle son importance dans le quatrième récit, celui de Tiki, la sœur. Avec ce prénom qui renvoie à la culture polynésienne très prisée dans certains milieux occidentaux, on s’attend évidemment à ce que ce personnage présente un certain dépassement de ce qui précède. De fait, cette jeune femme très instruite se révèle confiante et consciente de ses besoins. En place du ressentiment qui brûle la langue de Madame s’épanouissent chez elle des désirs vaporeux, d’ésotérisme et de modernité, de lâcher-prise et de contrôle. Du fait de son ambiguïté même et de la distance (mentale et géographique) qu’il lui a fallu parcourir pour regagner son pays, il ne faudra pas s’étonner que ce choix de l’Afrique, ce réenracinement pourrait-on dire, prenne un tour si personnel, presque égoïste. Car c’est précisément dans l’intimité des foyers, dans les corps frémissants, sous la peau (quelle que soit sa couleur), par le travail sur soi que le colonialisme attend de se soigner.

L’aliénation étant l’état originel de tous les esprits, trouver une parole qui soit la sienne n’incombe pas qu’aux colonisés. Le mécanisme du Crépuscule du tourment veut qu’en l’absence de destinataire, les digues lâchent pour que le message affronte la lumière du dehors. D’une parole qui se cherche, parfois à haute et intelligible voix, parfois dans un râle et parfois encore, dans un mouvement conquérant qui tout à l’ivresse de se sentir exister, s’élève et s’éloigne progressivement du lieu qui l’a vu naître, l’image qui affleure n’est pas celle d’un roman à thèse mais d’un monde – particulier certes, mais, à l’exemple de ce que l’on rencontre aux meilleurs endroits de la littérature, miroitant, propice à l’identification. Il est vrai qu’en usant des ressorts de la tragédie classique, Léonora Miano engage ses personnages dans des expériences communes à l’humanité toute entière. Madame, Amandla, Ixora et Tiki ont beau porter des prénoms évocateurs de leurs destinées singulières, ce fonds inépuisable de la fiction que sont  la famille, l’amour et l’échec nous les restituent dans une dimension universelle qui nous les rend proches, familières. La parole vient sans retenue et sans narcissisme, dans l’urgence de la mise en circulation des idées.

Encore ne suffit-il pas de vouloir dire, encore faut-il retrouver sa langue. Ainsi, avant même de livrer accès à l’intériorité qu’il recèle, le monologue fait entendre une voix, la musique propre à chacun. « J’avais envie d’écrire un roman qui s’entende autant qu’il se lise » précise Léonora Miano, et on songe à Faulkner, figure tutélaire majeure pour qui fut bercé dès le plus jeune âge par les grands noms de la culture européenne. Cet inconscient « nordiste » qu’elle porte en elle, comme elle voudrait l’avoir construit elle-même plutôt que reçu en héritage ! Non qu’elle rejette cet héritage, au contraire, « les cultures vivent en moi de façon non conflictuelles » tient-elle à clarifier. Mais ces affinités plus ou moins électives avec Shakespeare, Steinbeck et O’Connor ne la réconcilient pas avec le fait que loin d’être exceptionnelle, de telles préférences prospèrent en Afrique au détriment des productions locales. Les colonisés, explique-t-elle, n’enseignent même pas leur propre langue aux enfants. En matière d’éducation, le lycée français reste la référence absolue. La littérature occidentale doit largement son influence à l’espace qu’elle occupe dans les hautes sphères de la société et dans les écoles. Léonora Miano sait très bien de quoi elle parle puisque après avoir refusé de se rendre au lycée français auquel le statut social de ses parents lui donnait accès, elle a fini par consentir à poursuivre des études de lettres américaines en France. C’est encore là qu’elle réside aujourd’hui et que se construit une œuvre entièrement rédigée en français. En aucun cas son histoire et sa réussite personnelles ne l’autorisent à acquiescer au déni culturel dans lequel s’obstine l’Afrique.

Le Cameroun, qui enseigne prioritairement le français et l’anglais à ses enfants, compte plus de deux cents langues. À l’instar de Léonora Miano mue par la passion des mots, on ne peut que sentir la détresse inhérente au fait d’avoir vécu ses premières années dans la censure de la langue maternelle. La conscience aigüe de ce manque trouve son apaisement dans l’écriture. Le français a suffisamment d’ampleur pour accueillir avec grâce les expressions étrangères. Plus même, les imaginaires d’Afrique viennent le ressourcer. Précédant ses  intentions politiques, ce sont eux qui confèrent à la phrase de Léonora Miano une étrangeté qui n’a rien d’exotique mais qui plutôt transcende l’usage commun. Si quelques essais figurent au nombre des livres publiés, son attachement au style et au rythme montre qu’elle est avant toute chose poète. Par un lexique très personnel, elle affirme son intention de dépasser les idéologies dominantes. Les blancs se voient ainsi renommés « leucodermes », les noirs s’identifient aux « kémites », la traite négrière devient la « déportation transatlantique des Subsahariens ». Pétris d’énoncés théoriques et politiques, les personnages du Crépuscule du tourment repoussent avec impétuosité les limites des discours et des évènements qui les traversent. Il faut insister sur la qualité particulière que revêt un discours politique dans la forme du monologue. Conçu comme un « outil d’auscultation de soi et du monde »,  la pensée s’y engage nue et fragile. Là où la pensée se montre vulnérable, elle se révèle aussi politique. Par la découverte puis par le refus de ce qui la nie, de ce qui l’étouffe, la fausse. Ainsi, en se défaisant, si elle y parvient, des éléments de langage, des mots étrangers, des stéréotypes qui l’encombrent, en frayant sa propre voie à travers le bruit du monde, elle met au monde une personne, quelqu’un que ne définit ni la couleur de sa peau ni son genre ni sa classe sociale. Premier mouvement dans la constitution d’une conscience de soi.

Sous son versant le plus intime, Le Crépuscule du tourment parle beaucoup de sexualité. Malheureuse, celle-ci reconduit immanquablement au fait politique. Les hommes afrodescendants et subsahariens nous dit-on, usent des femmes comme d’un exutoire à leur condition d’infériorisés. L’équation est connue : la violence sociale se retourne en violence domestique. Pour ne pas s’en tenir à la déploration, de nouvelles façons d’aimer et de jouir se dégagent des parcours individuels. À elles seules peut-être ces expériences recèlent le tout le potentiel d’espoir contenu dans le titre. À cet égard, le livre se présente aussi comme un plaidoyer pour la rencontre et l’inventivité érotique. Par exemple, on aurait tort de considérer que l’homosexualité féminine ne doit advenir que par opposition ou en compensation à la violence masculine. Ce n’est en aucun cas un second choix ou un choix par défaut. Ce qui se révèle dans ce type de rencontre entre femmes (et c’est pourquoi il s’agit de rencontres et non, au sens strict, de relations, la plupart n’étant malheureusement pas vouées à durer) revêt une telle force de vérité et d’accomplissement que la notion même de préférence sexuelle perd à ce moment-là tout son sens. Pour le dire autrement, l’amour l’emporte sur le genre. En revenant sur sa propre histoire, Léonora Miano confie à ce propos s’être toujours sentie plutôt « neutre », le féminin n’étant pas pour elle un trait exclusif propre aux femmes, mais plutôt une « énergie, un principe qui ne s’accorde pas exclusivement aux femmes ». Reste que l’homosexualité ne se présente pas non plus comme l’unique issue à l’absence d’amour. D’autres hypothèses de rencontres s’esquissent entre sexes opposés, et la manière dont elles se produisent, étant à la fois le fruit d’une recherche intime et d’un échange interpersonnel, laisse penser qu’il en existe encore bien d’autres, qu’au fond, rien de ce qui relève de l’amour et du désir ne devrait être tenu pour acquis ou donné d’avance. Politique, cette théorie l’est assurément puisqu’elle vaut également pour ce qui constitue l’arrière-plan spirituel de chaque être, la culture : « On ne conquiert pas sa propre culture, on doit la recevoir ou ne jamais la posséder, donc ne pas lui appartenir non plus. »


Léonora Miano, Crépuscule du tourment, Grasset 2016


Bibliographie 

Toutes les citations sont extraites des documents suivants :

« Crépuscule du tourment » de Léonora Miano, une œuvre féministe et postcoloniale, Françoise Alexander, Le Monde, 24/08/16

Léonora Miano, lettre indomptable, Cécile Daumas, Libération 06/12/16

L’Impératif transgressif de Léonora Miano. Baliser et renouveler les pensées afrodiasporiques, Alice Lefilleul, Africultures, 07/07/16

Crépuscule du tourment de Léonora Miano, Marie-Julie Chalu, Africultures, 23/08/16

Décoloniser la France, Sylvain Bourmeau, La Suite dans les idées, France Culture, 05/11/16

Léonora Miano à la matinale de France Inter, 23/09/16

Son reflet meurtri au petit matin 

 

 « L’internet expose précisément une étendue intime de l’esprit. C’est pourquoi il est de nature à susciter le songe que l’esprit est habitable, qu’on pourrait le parcourir, s’abriter en lui et y faire son salut. »

Maël Renouard, Fragments d’une mémoire infinie

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Internet, nous dit-on, a tout changé. Le monde, la vie, la mort, l’amour bien entendu, mais aussi les formes de la recherche, du savoir, et, plus profondément encore, celles de nos représentations. Le catalogue de ces changements offre une rampe solide pour l’analyse sociologique. Mais, pour qu’elle nous touche, la réflexion demande parfois, en pleine ascension, à opérer un mouvement de retour vers l’intime. Une voix, un point de vue sensible, voilà peut-être ce qui manquait à l’abondante littérature que motivent les nouvelles technologies. C’est donc un essai en mode mineur, sans chiffres et sans enquête si ce n’est celle qui se pratique en chambre et que chacun peut pratiquer sur soi-même, l’introspection. À tel point que l’on pourrait, non sans agacement, rebaptiser l’essai de Maël Renouard Portrait de l’intellectuel en internaute. Certes, mais il faudrait alors rendre des comptes au Roland Barthes des Mythologies et des Fragments d’un discours amoureux, ouvrages dont celui-ci reprend quelque peu l’esprit. Ou à Marcel Proust, référence majeure dès que la notion de mémoire affective rentre en jeu. Barthes, Proust, mais aussi Valéry, Platon, Nietzsche et bien d’autres encore : loin de servir d’argument d’autorité, ce que nous disent de telles figures, c’est qu’une réflexion honnête, c’est-à-dire éprouvée, vécue, mûrie, commence souvent par soi-même, la subjectivité d’un artiste n’étant jamais qu’un refuge ou un tremplin pour la nôtre.

Malgré la presse en ligne, les blogs, les sites personnels et, dans une certaine mesure facebook, la forme du livre semble encore à ce jour la plus adéquate pour penser sur internet. Le travail demande une prise de distance, une certaine dose de détachement. Pays mouvant, constamment modifié, internet est ce vertige que tout le monde habite, un espace infini de flottement. Le voyageur conscient de son état ne s’attarde pas à scruter le paysage de sa dérive, sinon que verrait-il ? À la fois tout et rien. Rien, une abstraction, un territoire insaisissable, sans contours, sans point fixe. Tout, c’est ce que nous y avons déposé et ce qui nous aspire, avec notre consentement, à l’intérieur d’un dispositif conçu pour nous renvoyer, avec autant d’empressement que de profit, ce que nous y avons laissé, nos visages, nos voix emmêlées, nos effusions, nos aigreurs, nos désirs, nos gestes, esquissés ou accomplis. C’est ici une source nouvelle de mélancolie que ce déracinement, la nostalgie ne tenant qu’à ce léger écart qui subsiste encore entre le réel et le virtuel. Écart qu’il nous revient de sonder, d’investir physiquement, sensuellement, avant qu’il ne se résorbe et ne se laisse plus percevoir.

Cette opération de creusement peut prendre l’apparence facétieuse de l’anecdote. À ces heures, les Fragments d’une mémoire infinie puisent sans vergogne dans le vécu de l’auteur et dans les confidences de son entourage. Philosophe normalien, professeur, écrivain, traducteur et, de 2009 à 2012, plume du Premier ministre François Fillon (le fait vaut la peine d’être mentionné à la veille des présidentielles), Maël Renouard dispose d’une matière foisonnante qui, bien que prélevée de sa propre expérience dans un milieu privilégié, met à jour l’universalité (parfois synonyme de bêtise, il faut bien le dire) des comportements liés à internet. Ainsi, sous l’étiquette « Psychopathologie de la vie numérique » nous reviennent des histoires entendues mille fois, de cœur, de retrouvailles, de fierté blessée, de tweets, de likes assortis de ces comportements stéréotypés, autant de preuves, indique l’auteur, de «  la  bêtise des gens intelligents ». Sur le même ton de légèreté, on tombera aussi sur des portraits à la manière de La Bruyère, surgissement de figures banales affublées de pseudonymes pittoresques : Chrysostome, Théagène, Euphorion, Ménippe, Orante, etc.

Il est vrai que chez certains, la sensibilité se confond avec la culture. Maël Renouard est de ceux-là. Classique dans le style et dans le choix de ses références, son érudition nous fait considérer internet selon une perspective épanouissante. Internet n’est pas cette invention orpheline qu’on nous vend sous la formule tapageuse de « révolution numérique ». Cet enracinement structurel de la toile, qu’il soit méconnu ou postulé, fait l’objet de développements brillants, par exemple chez l’historien des religions Milad Doueihi. Celui-ci illustre bien le fait que le discours sur les nouvelles technologies n’a pas à faire l’impasse sur ce qui le précède et qu’il y a des comparaisons à tenter, des ponts à tendre vers le passé, des mises en relation plus ou moins audacieuses entre des événements et des faits puisés dans l’histoire politique, économique et religieuse et dans les lettres. Même reconstruite a posteriori, une telle hypothèse de pensée enrichit considérablement le regard que l’on pose sur le numérique, lui confère une accessibilité, mais aussi une noblesse, une gravité, une beauté que bien d’autres approches, des plus technophiles aux plus férocement critiques, manquent de lui accorder. Maël Renouard quant à lui prend le parti de conduire cette démarche sur le seul argument de la poésie :

« […] cette étendue numérique [est] si omniprésente et si familière que nous n’en percevons pas l’étrangeté, laquelle est pourtant assez grande pour qu’il ne soit pas absurde de recourir pour faire sur elle un peu de lumière à des métaphysiques anciennes – comme si notre condition nouvelle nous incitait à une immense rétrospection où les spéculations scolastiques les plus ardues ou les plus oubliées regagnent la fraîcheur d’une esquisse et subitement résonnent davantage avec notre époque qu’avec les âges obscurs qui les avaient engendrées. »

Au cœur de Mémoire de fille (2016), Annie Ernaux fait mention de la recherche Google qui lui permettra d’obtenir des nouvelles fraîches de l’amant dont elle consigne le souvenir. Avec une charge affective aussi forte, de nombreux films intègrent aujourd’hui à l’image textos, chats et conversations menées sur skype. Passé le seuil de la représentation, le moindre élément du quotidien devient un objet esthétique. Il est temps qu’internet soit regardé pour lui-même et connaisse, lui aussi, l’assomption du poème. Maël Renouard se livre à quelques essais ludiques. « Internet = Mon gosier de métal parle toutes les langues + J’ai plus de souvenirs que s’y j’avais mille ans ». Ou encore, sur six pages, un collage de citations prélevées dans les commentaires sur YouTube. L’effet d’accumulation est triste et beau comme une zone industrielle vue d’avion. La beauté étant moins l’horizon du poème que la capture brute du réel, dans sa nudité crue et terrifiante. De tels exercices fondés sur le rappel du passé, la prise de distance avec le présent et ses modes, ses manies, ses émotions, ouvrent une voie de mélancolie dans les Fragments, voie qui est celle de l’expérience intérieure : « Il y a dans l’internet une fontaine de jouvence où l’on plonge d’abord son visage en s’enivrant, puis où l’on voit son reflet meurtri par le temps, au petit matin. »

 

 

 

– aucune nuit, jamais –

toute la nuit

« Et c’est vrai, la pensée ne disparaît pas quand la conscience s’est assoupie. Elle lui survit et persiste. Elle veille sur celui qui a cru assez en elle pour lui confier le devenir compromis de sa vie. En retrait du regard (quand celui-ci bascule sous les paupières), la pensée demeure et, avec elle, tout ce que retient sa pure apparence calme. Au moment d’éteindre la lumière, il s’agit de se promettre encore qu’il n’existera pas de forme d’oubli où puisse s’effacer la présence de qui l’on a vraiment aimé. « Je pense à toi toute la nuit » signifie : la nuit n’est rien de plus que l’un des moments de ma pensée où je te prends (ne crains rien) avec moi. Et si elle dit : « Je pense à toi toute la nuit », j’entends : Aie confiance, aie confiance : aucune nuit, jamais, n’aura raison de la pensée où tu vis avec moi. »

Philippe Forest, Toute la nuit

L’homme qui, entre Lindon et Beckett, allume une cigarette

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Peut-être certains se souviennent-ils de Robert Pinget comme l’un de ces élégants qui, l’air désinvolte ou l’air de rien, figurent sur une fameuse photo des Éditions de Minuit associée au Nouveau Roman. Nous sommes en 1959, l’écrivain a quarante ans. Tête baissée, c’est l’homme qui entre Lindon et Beckett allume une cigarette. Habileté du photographe : le visage se dérobe, échappe à la capture.

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La pratique du portrait implique tout un jeu de poses et de stratagèmes. Les réfractaires, parant à l’éventualité d’un sordide déballage, privilégient  la non-biographie, forme qui enrichit considérablement l’art du portrait sans aucunement le nier. La tâche n’excède pas les compétences ordinaires d’un écrivain : se reprendre, se dédire, multiplier les faux-semblants plutôt que se taire et se cacher, semer du désordre, esquisser quelques lignes narratives supplémentaires.

Aux biographes tentés de revenir sur son passé, Robert Pinget a fourni autant de clés sans serrure que de portes sans clés. À son heure et dans le strict respect d’un système flattant ses intérêts de cinéaste curieuse et inventive, Ursula Meier n’a pas trouvé matière répondant mieux à ses intentions que celle que lui avait léguée l’homme de lettres. Au premier coup d’œil, rien d’extraordinaire, une liasse de papiers, un carnet d’adresses, une maison, du vent, une friche. Au second coup d’œil, un ensauvagement de traces propice au travail cinématographique. Autour de Pinget, notez le titre, c’est un programme.

Qu’est-ce qu’on y trouve ? Pour commencer, diverses personnalités, proches et moins proches de Pinget, sont appelées à témoigner. C’est une quinzaine d’hommes et de femmes, amis, confrères, biographes, artistes… Les anecdotes sont légion étayées de faits précis, couleur des yeux, allure générale, manies, dates, citations. Il existe une émission sur France Culture qui pratique une sorte de biographie polyphonique. Les auditeurs d’Une Vie une œuvre n’ignorent pas qu’on voit assez vite de qui on parle. (Orson Welles : « L’avantage de la radio sur le cinéma, c’est qu’à la radio l’écran est plus large. ») En valorisant les frottements, les interstices, les décollements, Ursula Meier empêche toute image de se cristalliser. Pinget, né en Suisse en 1919, est mort en France en 1997. Pour le reste, l’incertitude domine, les récits tâtonnent. Volontairement, consciemment, l’inconnaissance étant ici posée en principe.

« Solitude de l’innombrable Mortin » titre un journal de l’époque, assimilant l’auteur à l’un de ses personnages. Veillée funèbre dans un studio plongé dans le noir. Les témoins se succèdent. Comme du vivant de l’écrivain, ils ne se rencontrent pas. Ensemble mais à tour de rôle, ils définissent un espace mémoriel flou, atomisé. Solitaire, un peu misanthrope, ne rencontrant ses amis qu’un par un, en tête-à-tête, Pinget se présente comme un cadavre exquis. L’évocation résultant d’une sociabilité jalouse, divisionnaire, est, bien que sur la réserve, prolixe et, dans son souci de ne pas médire, résolument contradictoire, résolument frauduleuse : « il avait tissé une toile et c’était lui l’araignée, nous on était la toile, oui parce qu’il n’aimait pas être emmerdé, mais que les autres lui appartiennent. On était des pions dont il se servait ».

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Un autre espace, tout aussi sombre, éclot de la chair même de l’archive. Rapace, la caméra se vautre sur du vieux papier à lettres, rampe sur les feuillets dactylographiés, caresse brouillons manuscrits, photographies à demi-effacées. Dévore l’archive, la digère, et se substitue à elle. Une nouvelle image remonte à l’écran, à la fois synthétique et digressive, ne donnant qu’un vague aperçu de ce qui la constitue. Une intense musique électronique répercute sur la bande-son ce travail de réécriture.

Puis vient la couleur, ça se réchauffe. Le contraste, toujours brusque, indique une recherche de l’effet plus que du joli. Nous débarquons en Touraine, à la « chaumière ». Havre de « Monsieur Songe », campagne riante aux teintes sépia, aussi calme qu’inaccessible, Pinget ayant eu à cœur de se montrer peu aimable avec les journalistes. Ici encore, la caméra ne s’en tient pas à la pure présentation. On suit un chemin qui vire au gris puis reprend du jaune et du vert, les insectes attaquent la bande-son, le passé se liquéfie dans le présent de l’enquête.

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De telles manipulations d’images confondent leurs propriétés documentaires. Par de constantes distorsions, variations de vitesse, de filtres, d’intensité chromatique, Ursula Meier démontre que celles-ci ne recèlent pas plus de certitudes que les souvenirs transmis de vive voix.

De loin en loin l’ambiance élégiaque, un onirisme élaboré à partir d’objets ordinaires, outils, nourriture, feuillets d’écriture, carafes, fenêtres, portes ouvertes ainsi que l’enchâssement des cadres, l’avancée insinuante de la caméra et un certain usage de la musique de Bach apparaissent comme autant de procédés hérités du cinéma de Tarkovski.

Il est vrai que l’auteur de Solaris et du Miroir est un maître lorsqu’il s’agit de confier à la nostalgie les clés de la production des images. C’est un certain rapport à l’enfance, entre sensualisme et mysticisme, que décrit ce lexique malheureusement aujourd’hui fort convenu.  Les montagnes, le goût de l’altitude, le contact direct avec les éléments, la divine triade ciel-eau-terre signalent donc ici encore un paradis perdu, la Savoie pour Pinget. De cette région aimable comme de son adoration pour sa mère, jamais il ne fut quitte, tiraillé qu’il était entre la volupté de la régression et la hantise de l’enlisement – comprendre de l’identité.

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« Il me faisait toujours un peu peur, à cause des mots ». Secret, énigmatique, fascinant : l’écrivain dicte la forme du documentaire, son non-vouloir se laissant facilement parasiter.  Autour de Pinget, forcément le mystère  s’amplifie. En dernier lieu, les écrits sont appelés à témoigner. D’abord cette pièce, Autour de Mortin, que l’auteur a lui-même transposée au cinéma, laquelle pourrait fort bien avoir servi de modèle à Ursula Meier. Du film au documentaire, les thèmes et les ingrédients sont les mêmes, un mort, une enquête, des témoignages contradictoires. La morale s’énonce très simplement : tout ce qui se dit est vrai. Seulement ces vérités, mises ensemble, se fracassent les unes contre les autres, s’annulent. Une autre pièce, L’Inquisitoire, donne la parole à la schizophrénie. Un douloureux dialogue oppose un inquisiteur à un soi qui résiste : la même entité produit les questions et les réponses.

Après visionnement, homme et œuvre semblent plus inaccessibles que jamais, tombés dans un champ abstrait dont ils émergent en tant que principes fictionnels.  Tant pis si on ne lit pas Robert Pinget, le film ne donne pas spécialement envie de pallier cette lacune.La quête qui a motivé une telle mise au jour pourrait s’achever dans une mise au repos définitive. Heureusement il n’en est rien. D’avance promise à l’échec, l’échec ne clôture pas l’entreprise. Au contraire, l’échec est ce qui la fonde à se produire comme du cinéma à part entière.

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Ursula MEIER, Autour de Pinget, Belgique, 1999

 

 

 

Un corps qui porte avec lui le sol sur lequel il marche

« La compréhension philosophique fait toujours apparaître, le plus souvent à son insu, premièrement quel concept du corps est à l’œuvre dans le texte, deuxièmement comment le corps du lecteur ou de la lectrice répond – fait écho ou résistance – à ce concept même. »

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« Il n’existe pas, dans le domaine philosophique global, l’équivalent d’une Marguerite Duras en littérature, d’une Pina Bausch en danse ou d’une Georgia O’Keeffe en peinture. Sans doute serait-il difficile de dire là aussi en quoi ces femmes font proprement œuvre de femmes. Mais il apparaît incontestable qu’elles changent la donne des règles de leur art, transforment le jeu et engendrent une tradition, ce qui n’est pour l’instant jamais arrivé en philosophie.
La différence des « femmes philosophes » n’est pas qu’une répétition. Ce n’est certes pas qu’une question d’incapacité, mais de manque de possibles théoriques. Tous les « objets philosophiques » sont et resteront pour les femmes des objets empruntés. Les questions sont et seront toujours données. »

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« La déconstruction de la philosophie elle-même, qui accorde une place si importante à la différence des genres et dénonce le « phallogocentrisme » de la tradition, n’offre d’autre avenir philosophique aux femmes, force est de le constater, qu’un avenir de réplique.
L’autorité féminine apparaît donc décidément comme une mimique. N’est-ce pas le lot de tout féminisme, commençant ou non, que de « vouloir ressembler » ? »

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« C’est ici que l’on peut aborder la seconde signification de la formule « il n’y a pas de femme philosophe », qui insiste cette fois sur son sens militant : la femme transgresse les limites de l’espace philosophique comme d’un lieu inadéquat à son « essence ». Transgresser les limites de la philosophie et de sa violence – métaphysique et déconstructrice – n’implique pas pour autant que l’on se passe des concepts. Pourquoi le faudrait-il ? Comme je l’ai écrits ailleurs, les concepts ne sont jamais coupables, ce ne sont pas eux qui portent le poids du phallogocentrisme. La part d’idéologie à l’œuvre dans les concepts ne vient pas des concepts mais de la métamorphose de leur valeur pragmatique et motrice en noèmes. Les concepts, en tant que schèmes moteurs, sont originairement des précipités ou des commencements d’action, des accélérateurs, ils permettent d’avancer, équivalents de la course dans la pensée. »

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« Si l’homme est celui qui peut s’emporter partout avec lui, comme le dit Montaigne, la femme serait peut-être celle qui déplace tout avec elle, sans rien dire et sans rien montrer, un corps qui porte avec lui le sol sur lequel il marche, un sol sombre et friable comme la cendre, la fondation secrète de tous les discours. »

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« Il vient un temps où l’on « fait sans », où on laisse derrière soi les modèles, masculins, féministes ou autres. Où l’on abandonne aussi la question de l’autorité. On ne fait autorité que lorsqu’on décide de se moquer de l’autorité. C’est là sans doute la dernière étape de la formation, peut-être même de la vie. Il vient un temps où l’on sait que la philosophie n’a plus rien à offrir, qu’elle ne peut accueillir l’essence fugitive des femmes, que les études de genre ou la déconstruction ne le peuvent peut-être pas non plus. Il faut partir seule, déplacer, rompre, dégager de nouveaux espaces, devenir possible, c’est-à-dire renoncer au pouvoir.

Le pouvoir ne peut rien contre le possible. »

Catherine Malabou, Changer de différence (montage d’extraits, dernier chapitre Faire avec, faire comme, faire sans : Possibilité de la femme, impossibilité de la philosophie)

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(1) Georgia O’Keeffe (1941)

(2) Cindy Sherman (1985)

À l’à-pic exact (un dernier effet de lumière)

« On ne sait pas dans quelle ville se passe la scène, mais dès qu’on voit ce recoin de fenêtre, la table en formica dans l’angle des rideaux aux plis épais qui sentent la cigarette et la bière, on sait que ce bar en Pennsylvanie est à l’à-pic exact du malheur, pas un malheur plein d’emphase, pas un malheur grandiose agrafé à l’Histoire, non, un malheur fade qui a l’odeur d’un tissu à carreaux pendu aux fenêtres d’un café de province. »

« Et sans doute, par un jour de vive lumière, un de ces jours immobiles et radieux, elle s’était tenue comme Clarissa Dalloway à quinze ans, « songeuse au milieu des légumes », espérant sous le ciel, observant les oiseaux dans l’air vif d’un glorieux matin de printemps, confondant ce court instant d’effusion avec la promesse du bonheur définitif. »

 

« Le terrain le plus vague, le lieu le plus aigri, le plus délaissé, peut parvenir à tromper l’effroi dans un dernier trucage, et il suffit d’un caillou sachant retenir la grâce immatérielle d’un couchant pour que la tristesse, l’ignorance et la déception s’apaisent provisoirement dans un dernier effet de lumière. »

Supplément à la vie de Barbara Loden, Nathalie Léger

Captures : Wanda, Barbara Loden (1970)