– hier transi ne fait qu’attendre –

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hier transi ne fait qu’attendre

exactement vide

plaines molles non figuratives

sol mat

dépaysement abstrait

file ainsi faite

l’addition grégaire

–  moindre relique

moindre perspective –

blason de signes

béante photographie

tonnante vitrine

tout ce qui

forclos

invite

au recensement

 des mots efforcés

qu’intéresse

le sentiment

forteresse

laissant ivre

le vivre ouvert

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peinture : Zao Wou-Ki (détail)

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La petite fille au parapluie

Toute petite dans le métro elle tient son  parapluie ouvert. Dans la cohue du matin les gens s’omettent, oublient qu’ils se frôlent, se frottent, s’effritent. La notion de contact physique s’estompe nécessairement, là-dedans c’est impossible de se différencier, de se définir, les corps s’agrègent en un corps monstrueux, illimité, corps d’autrui, son odeur, son énergie, son épaisseur, corps unanime, mobile, infiniment variable en consistances, bruits, signes reçus, signes rendus, corps confortable et rassemblé, tissu de bras,  têtes, poitrines, mains, peaux, pensées.

Mais elle, son parapluie simplement déployé, on dirait qu’elle n’a pas besoin d’adhérer, ni physiquement ni mentalement, qu’il y a là une astuce pour éviter le collectif, des angles supplémentaires pour s’esquiver.

La suivre des yeux c’est comprendre – expérimenter – à quel point les mots ne sont que poésie résiduelle et que la véritable poésie, informulée, advient des heureuses coïncidences entre la vie et le regard.

Le parapluie, l’imprimé de la corolle, tissus froissés et cheveux longs, elle n’a certainement pas plus de dix ans – une  petite fille en fleurs. Elle s’arrime avec courage aux rimes de sa tenue réfléchie, l’imper violet, les bottes de la même couleur et, surtout, le parapluie (un motif floral dans les mêmes tons), son apparence figurée elle y tient à deux mains. Ne pas refermer le parapluie, parce que, en hauteur et en largeur, il la défend. Parce qu’il est, de toutes façons, en mauvais état et, par conséquent, impossible à rabattre, difficile à rouvrir. Ou bien parce que, dans l’indétermination féconde de son jeune âge, elle confond représentation et identité.

Elle est remplie et recouverte d’histoires, les siennes – secrètes, constitutives – et celles que son attitude insolite inspire, théories et projections qui importent sa silhouette ténue dans des imaginaires qui lui vont bien et qui, si elle pouvait en être avertie et qu’on les lui offrait, la combleraient peut-être de joie. Ou, plus probablement, dont elle chercherait à se dégager comme du reste, du métro, de l’école, du portail qu’elle ne parvient pas à franchir en une crispation de parapluie.

Plus tard à la sortie de la station la voyant s’éloigner, tressaillement de violet sur fond de rue grise et pluvieuse, on s’aperçoit – trop tard – que le parapluie si fermement tenu est en réalité tout cassé, et on se dit alors que si l’enfant est effectivement solidaire de cet accessoire meurtri, elle a dû subir avec lui les contraintes, les chocs, les bourrasques. Aussi singulière n’aura-t-elle jamais suffisamment d’idées, d’inventions et d’énigmes pour traverser le temps,  la rue et les cohues matinales.

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Photo : Brassaï, Rue de Rivoli, femme au parapluie (1936)

Je perds en vous mes pas déconcertés

Chaque jour Odradka s’en revient chez elle et semble ne jamais y parvenir. De l’immeuble où nous travaillons quitté à une heure imprécise, on la voit s’éloigner puis disparaître dans ce qui peut-être l’attend du côté de la rue : nuit, soleil, poussière, pluie. Elle a ce drôle de manteau découpé en biais, trop large pour elle dirait-on sans conséquence ; son emmanchure étroite cependant ne pourrait accueillir des épaules moins frêles que les siennes.

Ainsi vêtue nous aimons la regarder, les pans d’étoffe volètent autour d’elle, c’est un corps alternatif une silhouette supplémentaire, ondoyante, accidentée, versatile, un désordre de tissus finalement bien adapté à la rue, à la déception, à la clarté déclinante du soir, à son éloignement qui la détache de nous aussi sûrement qu’un refus définitif, chaque jour réitéré.

Rien ne nous empêche de suivre son départ par la fenêtre, toute la journée nous dérivons vers cet espace vitré que traversent des corps inconnus et familiers, lorsque c’est elle qui passe il faut se dire tiens elle s’en va, déjà, et ce déjà formule une désolation qui n’a peut-être rien à voir avec Odradka, une désolation contre nous-mêmes qui restons encore, à travailler, ruminer, détailler ceux qui partent ensuite, après Odradka, dont on sait bien qu’ils ne pourront jamais la rattraper, faire un bout de chemin avec elle, simplement parce que cela n’arrive jamais. Odradka, son manteau d’oiseau, sa démarche décousue, une fois partie Odradka s’anéantit.

Une désolation par laquelle nous prenons acte de notre inassouvissement. Déjà, tant de gens rêvent de rencontrer des personnes inaccessibles, des personnes mortes, ou célèbres, ou inventées, des personnes lointaines. Mais nous savons qu’il suffit, pour cela, c’est-à-dire pour éprouver du désir, il suffit de songer aux personnes très proches. Ce sont les personnes proches qui sont les plus difficiles à atteindre. Qu’a-t-on le droit de leur dire ? De leur donner ? On leur donne le change et c’est tout. Ici l’inaccessible est tout près de nous : il travaille à nos côtés, mange à notre table, il nous embrasse ou pas, nous sert la main, nous regarde dans les yeux. Nous le désirons, nous le voulons au-delà de lui-même, lui parler, l’écouter, le toucher, l’étreindre. Inaccessiblement. On se tait, on reste poli, on essaie de penser à autre chose. On compense l’inintensité par la diversité. Il suffit de se laisser aller, de s’immerger dans l’eau collective, l’eau tiède, ni très profonde ni très claire, il suffit de ne pas tenir compte de cette suffocation qui nous surprend parfois, par surprise, la piqûre de rappel, par exemple quand Odradka s’en va, qu’elle s’éloigne toute entière de nous.

Alors son bureau s’ouvre, c’est une petite pièce aux murs couverts de livres, à son départ elle ne ferme jamais la porte, ne la referme que lorsqu’elle-même se trouve à l’intérieur. Nous on fait exactement l’inverse, marque de transparence et de convivialité conventionnelle, un simulacre, un artifice, comme tant d’autres, déficitaire. Odradka s’isole sans que son attitude éveille le moindre soupçon. La porte close de son petit bureau découpe dans la morne sobriété du couloir un espace différent, que prolonge l’idée de sa présence, plus précisément de sa valeur. On apprécie la concentration singulière, l’opacité qu’elle impose avec un si grand naturel, toute entière, dit-on, dévolue à la tâche. En réalité nul ne pourrait attester qu’Odradka n’est pas en train de lire un de ses nombreux livres, nul ne sait si Odradka travaille aussi bien qu’on le prétend, mais il suffit qu’on en soit persuadé. Odradka  doit assumer cela, et elle s’y applique par un silence difficile à interpréter.

Parfois il arrive qu’elle parte plus tard, longtemps après nous, et c’est alors elle qui nous regarde peut-être nous éloigner. Est-elle triste, elle aussi ? Songe-t-elle à la désolation, à l’inaccessible tout proche, à ce qu’elle a dit lorsque, un peu plus tôt dans la journée, elle l’a croisé par hasard, et qu’elle a échangé avec lui quelques formules d’usage tout en ramenant ses bras autour d’elle, serrant, serrant très fort ses bras autour d’elle, cherchant à s’éloigner rapidement et restant figée malgré elle, face à face disant ou ne disant pas un texte qui n’est pas le sien, des phrases écrites par un auteur insensible et vulgaire, un nègre de seconde zone qu’elle loge et nourrit quelque part là, au fond d’elle-même, pas dans le cœur, et qui prend la parole à sa place parce qu’elle est, d’évidence, véritablement inarticulée. Ce que nul n’entend, elle ne dit rien.

Mais nous sommes loin à ce moment-là, nous se sentons plus la présence d’Odradka, nous ne pensons plus à elle, loin déjà nous nous élançons vers l’autre vie, loin d’Odradka restée enfermée dans son petit bureau, et nos pas nous transportent, nous réjouissent, la rue s’épanouit dans la lumière, la poussière ou la nuit, pour nous Odradka n’a même plus la forme d’un oiseau cassé, d’un souvenir ému, dans le soir qui avance, Odradka n’existe plus.

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Titre : citation de Valéry

Photo : Sarah Moon

Le soi-disant arrive

Natalia Gontcharova, Une ville (1911)
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Rien que des villes

Pliées en deux comme des bossues

Parcimonieuses divisions

Demi-jour demi-vue

Demi-gestes demi-vie

Par ici cortèges de moignons

Une part de réel une part d’imagination

S’inventer capitales affairées

Par ici  troncs visages

Les fenêtres à l’horizon

Le firmament de l’éclairage

Exhorter confluence des suffrages

Le soi-disant arrive

Allez-y natures furtives

La boue le boulevard

Entre deux dents des trous noirs

Des caries l’une raconte l’autre enregistre

A la périphérie

Accoutrement sinistre

Se poser attendre réfléchir créer

Une façade lignée comme un cahier

Noter cela

Les murs tout droits

Les bâtiments aigris

Et le courant revêche qui s’enterre

La foi vocifère

En relief à l’envers

D’une phrase flouée la lumière fuit

Agace les vitres ennuyées

Gratter l’œil la pierre pour s’en défaire

La carapace des toits

Compter cela les cailloux dans l’estomac

Insomnie

(Josef Šíma)

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La lune gravit la nuit  sans sommeil

Comme il tarde à venir

L’insomnie lape l’œil  langue de javel

Alentour il n’y rien à voir rien n’est assez noir

Dans la chambre un grand drap de yaourt

Sur le lit s’affale  inutile clapotant

Dessus le matelas blanc et blanc

Écoulement glacial épais nappage

L’esprit se tend à la vertébrale

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Les paupières sont des médicaments périmés

Des calmants douçâtres des emplâtres diaphanes

Une dentelle un éventail

Taillées dans l’âme frêle corail

Là-dessous lancées à plein régime les pensées

Sont des galops des bolides des TGV

Que peuvent les paupières fleurs de crâne

Quand jaillit fulgurant le flot d’anxiété

Crevant les fatigues à grands coups d’idées

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La nuit étire ses longues pattes

Puis les replie sous elle tiède grillage

Une matrice son doux ventre

Aspire les endormis

Dans ses veines chauds conduits

Ils oublient s’y meurent

Nouveaux-nés chaque matin

Fraîcheur carnée de l’orbe plein

Duvet gâté dénué d’ardeur

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L’heure macère coriace écume et ressac

Pour les éveillés rampant sur son rivage

Imperturbable miroir sans tain

L’insomnie filtre l’esprit le retient

Déjoue Tantale de rêves moelleux de menus comas

Loin loin dans l’illimité

Le lendemain pâlit  malmené

Encore une fois se délite

Affaire classée sans suite.

Ma jungle

Tu te tiens au milieu de ma tête

Lion littéral vibrant lézard

De désinvolture coloniale

Alinéa paragraphe à la ligne

Tu marches tu m’arpentes tu vas à ta guise

Sans te soucier du décor

Le grenier la rue la savane

Le chemin le couloir l’antichambre

Tu déplaces les surfaces tu transperces

Les miroirs les portes les fenêtres

Voilà tu me refermes

Sur mes propres territoires

Ni lame ni glace ni fer tu ne décèles

Ni la lune ni son contraire tu avances

Arbitraire troublant verbe et culture

Les peuples inquiets

Les nomades les sédentaires

Leurs mythes leurs écritures t’indiffèrent

Hélas je m’aperçois

Que tu ne parles pas mes langues étrangères

Tu t’irrites des animaux confiants

Leur langueur réconciliée

Dans l’amnios de mes pensées

Tu les chasses affoles dévores

Des regards rouillés

T’épient te craignent te ressentent

Larmoient les blessures le sang prend la parole

L’ombre forcée te transpire

Et tu te baignes dans les rivières

Corps indifférent sourd aux vapeurs

Aux battements de mon cœur

Sous tes pieds médite mon pouls

A mesure que tu progresses

En ailleurs en au-delà

En moi

Je suis un monde réfléchi

Dont tu ne définis pas l’ampleur

Je suis agile en paysages

Féconde en apparences

Aménagées

Selon quel désir

Je sens

Tes mains dans mon cerveau

Déployées comme de hautes herbes

Qu’un grand vent vient tordre

Et je suis le vent je suis la terre

Dans laquelle tu t’enfonces

Poussière récalcitrante de ton empreinte

Après toi très cher

A pleines dents je mords ta trace

Durcie caresse concassée

Crépitement alvéolé

Méfie-toi des plantes grasses

Teintes laiteuses, coroles huileuses,

Haleine capiteuse un souffle suffit

A te hurler te vomir en sueurs

T’avaler dans l’épaisseur te mettre

En crues tempêtes raz-de-marée

Quelle ivresse dans ma tête tout peut t’arriver

Circé lettrée j’ai la faculté

D’extraire un double de toi

De t’installer dans mon cerveau

Là tu te perds tu rampes tu t’enfuis

Dans ma jungle peuples hostiles

Bêtes féroces moiteur climat

Changeant puisqu’en moi

Libre tu t’évanouis fauve en cage

Des doubles des clés des répliques j’en produis

A l’infini  tous différents, inquiétants, toujours

Insatisfaisants dans mon laboratoire je calcule

Je cherche la formule

De la chair de son mystère

Le temps passe la vie se tient

A l’extérieur le monde demeure  très loin.

***

Photo : Vincent (Cambodge, Temple de Ta Prohm)

Incitation

Sans cette attente dénuée d’objet – à quoi bon ? Partant de là où je suis non d’où je viens, lieux malléables relevant de l’émotion, je ne désire rien tant que de jouer l’inquiétude contre l’accoutumance, à moi de découdre la déchirure anticipée, de provoquer le diable dans les détails, les détails en inutile collection, précis de décomposition pour savantes colonies hypnophages, à moi donc d’inventer ce qui vient, vertige de l’autre, de l’inassimilable, de l’intact en trames indéroulées, bien serrées, luisantes, immaculées. Et s’il le faut, accepter que je m’effondre, que je m’effrite, juste ici, au seuil de moi-même. Au-delà tout accès qui m’éblouit est un premier pas.