Des lèvres insu le passé déferle

« Qui veut se souvenir doit se confier à l’oubli, à ce risque qu’est l’oubli absolu, et à ce beau hasard que devient alors le souvenir. »
Maurice Blanchot, Le Livre à venir.

« Voir plus de choses qu’on ne sait. Les mots ne sont pas faits pour la logique. »
Paul Valéry, Introduction à la méthode de Leonard de Vinci.

« Quelles preuves vous faudrait-il encore ? J’avais aussi gardé une photographie de vous, prise un après-midi dans le parc, quelques jours avant votre départ. Mais, lorsque je vous l’ai présentée, vous m’avez répondu, de nouveau, que cela ne prouvait rien. N’importe qui pouvait avoir pris le cliché, n’importe quand, et n’importe où : le décor y était flou, lointain, à peine visible… »
Alain Robbe-Grillet, L’Année dernière à Marienbad.

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Ils se parlent, c’est après l’amour. Rien de plus banal que cette réalité-là, sur un lit, sur un écran, encore que cet échange ne soit pas, lui, banal. Entre le Japonais et la Française, à Hiroshima, le dialogue va remonter le temps. Ailleurs, dans une autre ville, dans un autre film, ce sont des couloirs, des jardins, un labyrinthe que la mémoire doit, cette fois, démonter. De cet homme et de cette femme dont on ne sait si, maintenant, à Marienbad, ils se connaissent, est-ce dire qu’ils se sont aimés ? Peut-être. Elle, quoi qu’il lui dise, ne se souvient pas. Le croire comme il le lui demande, est chose possible – chose même essentielle, nécessaire. Retour en un lieu plus ordinaire. A Boulogne par exemple, en pleine guerre d’Algérie. Les couples se désajustent, les générations aussi. On hésite, on doute plus qu’on ne dit s’aimer. Les paroles ne s’atteignent pas, ni en personne ni en acte. La mémoire cède au charme de ces propres relectures, fait et défait des amours qui peuvent bien n’avoir jamais eu lieu. Après ce film-là, le rêve prend le relais de la confusion. Je t’aime, je t’aime : l’homme qui ainsi bégaie, dort, mais surtout il est seul. Dans son sommeil, au seuil de la mort, il voit, il entend revenir et s’abattre devant lui les termes de sa propre mémoire.

Je t’aime, je t’aime

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Voici en quelques lignes esquissés les quatre premiers longs métrages d’Alain Resnais. A tel point le temps s’y trouve-t-il entravé dans son écoulement fictif, qu’il en devient singulièrement sensible, charnel. Ce n’est d’ailleurs pas le moindre mystère de cette œuvre née après la seconde guerre mondiale que de sembler hors d’âge, alors même que, issue de la catastrophe et formée de son empreinte, rien n’y paraît plus flagrant que le refus de montrer. Il y aurait là comme une lacune à constater, absolument. Un état des lieux, des faits, de la mémoire qui voudrait et ne pourrait trouver un appui hors d’elle-même, un état de la pensée se réduisant à la détresse de son propre effondrement. C’est la possibilité même d’un savoir de l’événement que la vulnérabilité de la pensée – a fortiori du témoignage – met à l’épreuve. Porter secours à la mémoire, être attentif à ses silences, à ses trébuchements, ne pas exiger de la fragilité autre chose que ce qu’elle est : ces paradoxes, s’ils formulent une démarche, fondent aussi une morale. Si, à certains comme à Resnais, un tel travail s’impose comme une nécessité, il s’agit encore de lui donner une forme.

Le documentaire existe. En 1955, Resnais propose Nuit et brouillard. Des camps d’extermination, on voit des images prises en défaut, c’est-à-dire : inexplicables. Le risque est double. Que l’image envahisse l’écran, qu’en elle ne se produise pas le dépassement des faits : le spectateur se verra présenter des preuves. A l’inverse, si l’ellipse et le hors champs ravalent l’image, celle-ci devient un objet d’imagination, prétexte à tous les détournements possibles. C’est pourquoi Resnais bifurque, coupe le film. Dans les archives, il injecte le présent ; aux chiffres, aux faits, aux dates il associe le poème. Ce collage fait voir l’espace lacunaire sans le rendre disponible. Le spectateur pourrait désirer en avoir pour son effroi. Au lieu de quoi, une certaine langueur. Le texte ne commente pas, ne décrit pas. Pour ouvrir l’espace, Resnais va jusqu’à scinder la fonction d’auteur. Ici, Jean Cayrol, qui, sans que cela ne transparaisse à titre personnel ou exemplaire, a lui-même fait l’épreuve de ce qu’il écrit. Si son texte relève du témoignage, il s’en tient néanmoins à distance. Par la forme poétique, par la discordance, les ruptures de ton, entre des réalités qui ne composent pas.

Boulogne dans Muriel ou le temps d’un retourSource
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L’élucidation du présent que devient, après Nuit et brouillard, le travail de mémoire, Resnais la confie alors à la seule fiction. Si le foisonnement de la mémoire n’a d’égal que son immense désarroi, la fiction hante une connaissance dont l’objet se dérobe. Ainsi même les lieux réels échappent-ils aux limites du réel. Hiroshima, Nevers, Boulogne, l’Algérie, Marienbad : sitôt épelés les noms se referment, durcissent, reprennent le caractère irréductible de leur point d’origine. Par quoi ils rayonnent. La poésie, comme elle le peut, les contient, les déplace. Cette puissance intrinsèque au verbe, c’est aussi celle des images, des sons, de la musique, et c’est sur elle que Resnais bâtit son cinéma.

Un jour, un événement se produit. Qui l’a vu, et où, comment, qui le sait. Une actualité écrasante, c’est déjà de l’oubli. Celui qui désire retrouver un passé intact, à l’état originel, tel qu’hier encore, fait l’expérience d’une chute. Le présent tombe, pèle, les souvenirs, vécus ou fantasmés, déferlent en désordre. Cette prise de conscience si c’en est une, tant elle se nourrit d’imagination, survient, non comme un supposé envers de l’oubli, mais comme une lacération de surface, le déchirement du calme. Tel un événement nouveau, ou secondaire : une rencontre ou des retrouvailles. Cela revient peut-être au même :

Hiroshima : « Je te rencontre / Je me souviens de toi / Qui es-tu ? »

Marienbad : « Il y aurait un an que cette histoire serait commencée…, que je vous attendrais…, que vous m’attendriez aussi… »

Ici et là, la rencontre, de par sa fulgurance, bascule en retrouvailles. Le sens de l’événement, sa mesure, n’est pas une progression, bien plutôt une régression. Depuis toujours, vaut davantage que pour toujours si, malgré les incertitudes, les errances, l’aveuglement, la douleur, il s’agit de croire en quelque chose d’éternel, ne serait-ce qu’en et pour soi-même. Port d’attache auquel on revient, la rencontre peut recommencer encore et encore, et le temps s’interrompre, à condition qu’il soit repris. Cette configuration fragile et comme toujours en défaut, préserve la continuité des valeurs, même à l’extrême de leur négation, lorsqu’à tort on les a cru détruites. D’où, à Marienbad, l’acharnement :

« Toujours des murs, toujours des couloirs, toujours des portes, et de l’autre côté encore d’autres murs. Avant d’arriver jusqu’à vous, avant de vous rejoindre, vous ne savez pas tout ce qu’il a fallu traverser. »

L’année dernière, c’était déjà de l’amour. Le monde se rassemble en cette seule conviction, en cette sidérante affirmation. Si la rencontre déçoit et que rien ne peut la reprendre, la sauver, le monde s’effondre. Ce terme est atteint dans Muriel ou le temps d’un retour : aux retrouvailles ne se font entendre que faux-semblants, trahisons mesquines. Une lâcheté qui défait. Personne n’a plus ni le désir ni la grandeur de démentir.

Si la rencontre indique cette limite où la mémoire n’a de cesse de s’atteindre, de se recueillir, elle l’ouvre à son devenir, à l’autre enfin. Ses aventures, d’une justesse qui se moque des preuves, sont nombreuses, et plus encore volubiles. Persuasives à Marienbad, tragiquement exaltées à Hiroshima, obsessionnelles dans Je t’aime, je t’aime : les vies apprennent à parler pour communiquer entre elles. D’abord elles balbutient, se contredisent, se reprennent. Puis elles écoutent, soignent, goûtent, demandent. On comprend que la forme privilégiée soit ici celle du dialogue. Le cinéma d’Alain Resnais fonde et est fondé sur une entente d’exception. Loin de tirer son principe d’une communauté de destins naturelle qu’il suffirait d’exhumer de l’oubli, l’entente, comme la mémoire, se construit. Souterrainement et au préalable, il y a ce dialogue noué entre le cinéaste et ses romanciers-scénaristes, Marguerite Duras, Alain Robbe-Grillet, Jean Cayrol, Jacques Sternberg. Sur l’écran le dialogue se poursuit, les plans se répondent, les récits s’emboîtent, par morceaux, fragments dont certains, voués à l’oubli, restent ignorés. Les voix cassent la syntaxe. Les figures, les couleurs, les sons, les musiques, les mots se décalent, laissent voir des béances, des fissures, qu’ils traversent tantôt franchement, tantôt avec retenue, et comme s’excusant, incertains, ils se retranchent, plus tard, pour surprendre. Les signes abondent, certes, mais en trop grand nombre et dans un désordre pénible, fatigant, encore que intuitivement limpide. Dans ces films, ce qui se vit, ou plutôt, se sent, lors ce dont on se souvient, se déplace par interrogations portées sur le détail des choses, des lieux, des personnes. Ensemble ces éclats élaborent le texte d’une inquiétude logée au cœur du présent.

Hiroshima, Marienbad, Je t’aime, je t’aime et au plus sombre Muriel, racontent le repeuplement d’une mémoire, son amplification. Qu’elle cesse d’être le lot d’un seul,  se répande, coule sur le monde. Le dialogue fait moins et bien davantage que de l’éveiller : il l’exauce. Puis, ne pouvant la contenir, il la laisse aller. Ailleurs, toujours ailleurs. Le passé, fût-il avec violence repoussé en un lieu dit,  n’est pas rejoint. La distance, l’insurmontable qui, ne pouvant être comblé, demeure, la mémoire le parcourt, en hauteur, en imagination, en devenir.

« … ce qui paraît être le plus impossible dans ce labyrinthe où le temps est comme aboli : il lui offre un passé, un avenir, et la liberté. »*

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Ressources

  • « Nuit et brouillard », 1955
  • « Hiroshima mon amour », 1958
  • « L’année dernière à Marienbad », 1961 – *Extrait de l’Introduction au ciné-roman, Alain Robbe-Grillet, Les Éditions de Minuit
  • « Muriel ou le temps d’un retour », 1963
  • « Je t’aime, je t’aime », 1968
  • « Alain Resnais », Marcel Oms, Rivages cinéma, 1988.
  • « Une éthique du regard. Le cinéma face à la catastrophe, d’Alain Resnais à Rithy Panh », Sylvie Rollet, Editions Hermann, 2011.
  • « Le mystère de la chambre noire. Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais », Martine Bubb, Revue Appareil n°6, 2010 (lien)
  • « Alain Resnais, compositeur de films », Thierry Jousse, 1997 (compte-rendu sur le site Ciné-club de Caen)
  • De même que dans l’amour cette illusion existe, cette illusion de ne jamais oublier : « Portrait de la Française », Marguerite Duras, (extrait)

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Le plaisir d’écouter l’écrivain qui en disait trop

« L’écrivain ne représente plus, il crée. Il construit un monde, et il le fait dans une perpétuelle mouvance : car le monde ne sera pas construit à la fin du livre, ce serait trop simple, mais sera toujours à reconstruire, à refaire. »

« Le vrai écrivain est celui qui a vécu dans un monde un peu médiocre peut-être, mais qui a constamment vécu de manière grandiose. »

« La solitude est en somme l’imaginaire libre que les autres, dans la vie courante, détruisent. »

Alain Robbe-Grillet, Préface à une vie d’écrivain

Écouter la radio, c’est bien ; la lire, c’est encore mieux. Je m’explique. Cinq ans avant sa mort, en 2003, Alain Robbe-Grillet enregistre pour France Culture une série d’émissions, tracé libre de souvenirs personnels et professionnels. Aujourd’hui édité en disque, ce passionnant monologue a également été retranscrit dans son intégralité, revu par l’écrivain, de sorte qu’au choix, on peut l’écouter ou le lire. C’est très agréable : le texte est dense, engageant, l’oral allège l’exercice de mémoire sans le rendre pour autant plus fiable, surtout chez un orateur dont la décontraction n’a  d’égale que la perfidie.

Résumé d’un parcours labyrinthique : Du biologiste à l’écrivain. Le discours s’amorce à partir de l’après-guerre, période très stimulante, selon l’auteur, pour les artistes. Loin du désespoir que l’on imagine, de la vision catastrophiste d’une humanité capable de s’autodétruire (expérience de la bombe atomique), Robbe-Grillet sent monter en lui une fièvre, un désir de renouveau. C’est le moment de changer de vie, de recommencer à zéro. Il renonce aux plantations de bananes, à l’expertise scientifique (métier qui lui a déjà permis d’accumuler une petite fortune…), et il se met à écrire. Néophyte sans innocence, il aborde l’écriture avec une désinvolture qui n’exclut pas une certaine impertinence, le souci de se distinguer au risque de ne pas être compris immédiatement. De l’écrivain à l’éditeur. L’homme d’affaires n’est jamais très loin mais on s’en réjouit. On ne sait trop comment, sans reconnaissance encore, ni publique ni critique, Robbe-Grillet semble s’intégrer assez vite au milieu littéraire des années 50. Refusé par Gallimard (une chance dit-il), il se lie à Jérôme Lindon, très jeune directeur des Editions de Minuit. Non content de le publier (à perte), ce dernier fait de lui son second, coup de génie sans doute, car il transforme aussitôt cette maison d’édition déficitaire et moribonde en vitrine de l’avant-garde littéraire française. Que fait-il ? Il rassemble : Beckett, Marguerite Duras, Claude Simon, Nathalie Sarraute, Robert Pinget, Michel Butor – des auteurs isolés jusqu’alors, incompris, invendus, qui, réunis sous un même toit, attirent soudain l’attention sur eux. On en parle, il se passe quelque chose, Nathalie Sarraute écrit L’Ere du Soupçon,  Robbe-Grillet invente le terme décisif, nouveau roman, qui va permettre de structurer un discours critique. En somme il ne fait pas grand-chose, il a l’intelligence des médias avant l’heure, c’est-à-dire la faculté d’attirer l’attention, avec suffisamment de dédain, de provocation et de franc-parler pour mettre en lumière ce que la qualité seule ne suffit pas à vendre. Alors bien sûr, on refuse de faire école, il s’agit d’une tendance sans structure fixe, d’individualités fortes qui ne s’apprécient pas forcément. D’ailleurs chacun est le meilleur et l’unique, n’empêche c’est accrocheur, ça prend. La preuve, le nouveau roman fait désormais partie des programmes scolaires. Ce qui est drôle, c’est évidemment les querelles de boutiquier. Le persiflage continuel de Robbe-Grillet à l’égard de ses collègues : Marguerite Duras – douée mais pas très intelligente ; Beckett qui s’en fout ; Claude Simon toujours en retrait ; Nathalie Sarraute vraiment supérieure mais arrogante. Encore, ce n’est rien. Quand il évoque Sartre et Simone de Beauvoir, c’est à se tordre de rire. Sartre apparaît en brave garçon, philosophe peut-être, écrivain sûrement pas, avec une obsession de l’engagement qui ne serait que le regret de ne pas avoir été dans la Résistance pendant la guerre ; généreux mais flagorneur, toujours d’accord avec son interlocuteur et bêtement soumis à la Patronne (de Beauvoir)… En fait, sans avoir l’air d’y toucher, gentiment mais résolument, Robbe-Grillet fait glisser tous ses contemporains sur le tapis rouge qu’il déroule sous leurs pieds. Aussi, très vite, on ne voit plus que lui, son ego, ses amitiés entamées par la concurrence, son rapport biaisé avec le milieu. De l’écrivain au cinéaste. Pour finir il s’attaque au cinéma et c’est encore la même attitude fielleuse et pleine d’auto-suffisance : Resnais, artisan sans être artiste (le contraire d’Antonioni), Hitchcock, exceptionnel jusqu’à la moitié de ses films. Robbe-Grillet adore raconter l’anecdote qui va démystifier la légende : s’il n’y a pas de la scène du crime dans Blow Up, c’est qu’Antonioni n’a pas eu les moyens de la tourner ; si Bunuel a choisi deux actrices pour incarner une seule femme dans Cet obscur objet du désir, c’est parce qu’il ne parvenait pas à choisir. Chez les autres : des coups de hasard – jamais des coups de génie! Quant à ses propres films, Robbe-Grillet en parle avec un contentement proportionnel à leur mauvaise presse… Personnellement je me souviens d’une émission du Masque et la Plume qui éreintait gaîement son tout dernier film, Grandiva, Arielle Dombasle nue sur un cheval blanc… sans avoir rien vu de son cinéma, j’aime beaucoup Les Gommes, La Reprise : un style minutieux et un contenu, il est vrai, parfaitement accessoire. Il y aussi les romans érotiques, dont il ne parle pas ici, écrits sous pseudonyme, mais c’est une autre histoire… Pas plus que lui je ne considère que le nouveau roman ne traduise autre chose qu’un désir d’écrire différemment – davantage de formalisme, et encore – Beckett est-il formaliste ? Mais l’essentiel n’est évidemment pas dans cette façon nouvelle de concevoir le roman, c’est bien plus dans ce qui s’écrit, le monde qui se construit ou s’anéantit dans le livre, dans la phrase, et au milieu le vide, béance originelle qui fait resurgir – ou qui tente de le faire – la création.

La littérature. Ces récits sont étayés – et c’est le plus intéressant – par sa vision personnelle de l’écriture. On l’a déjà vu, il est dans son caractère de s’affirmer par le discrédit. En l’occurrence, l’ennemi désigné est ici Balzac,  le classicisme français (narrateur omniscient, narration linéaire…) auquel il oppose lui-même, bien sûr, mais aussi Flaubert, Kafka, Faulkner, Joyce… Le problème, c’est qu’il envisage Balzac selon des critères modernistes qui ne lui rendent pas justice. Que Robbe-Grillet se fasse de la littérature une conception formaliste, c’est son droit, qu’il ternisse toute autre conception que la sienne,  pourquoi ? Un livre est davantage révolutionnaire par sa forme que par son contenu – Flaubert contre Balzac, Céline contre Sartre. Point de vue pertinent, argumenté – mais particulier, tout de même, presque sectaire. Sous cette angle, la littérature se prête à un jugement de valeur qui passe pour une vérité, et là, je dois dire que ça me dérange. Certes, on a tous nos préférences, nos affinités, et les auteurs mis en avant par Robbe-Grillet ont peut-être aussi ma préférence. Mais une affaire de goûts ne devient pas théorie littéraire sans un soupçon de malhonnêteté…  Le titre de  « pape du nouveau roman » trahit le côté doctrinal du personnage. N’exagérons pas le trait : Robbe-Grillet n’est pas au roman ce que Boulez est à la musique, il a heureusement un humour assez fin qui compense ses arrêts trop catégoriques. Par ailleurs, l’homme est remarquable, bon orateur (professeur de lettres aux États-Unis), témoin passionnant d’une époque,  intellectuel  et concierge (c’est courant!) (et en passant, il égratigne aussi Philippe Sollers, qui semble pourtant être son digne successeur).

En définitive, voici un (auto)portrait d’écrivain nettement plus stimulant que ces documentaires télévisés vus précédemment (les écrivains new-yorkais ou Paul Auster)… Laisser un artiste discourir librement sur son travail, ses admirations, ses rejets, c’est encore la meilleure façon de le découvrir par lui-même. De proche en proche, se donner envie d’aller plus loin, vers d’autres auteurs. Peut-être relire Balzac…

« Et puis, qu’on ne vienne pas m’embêter avec les éternelles dénonciations de détails inexacts et contradictoires. Il s’agit, dans ce rapport, du réel objectif, et non d’une quelconque soi-disant vérité historique. » (Alain Robbe-Grillet, La Reprise)

Alain Robbe-Grillet, Préface à une vie d’écrivain, France Culture / Seuil