La question humaine

La force d’une démonstration met paradoxalement sa validité à l’épreuve : une formule cinglante risque de réduire le  sujet à son impact. Dans  La question humaine, le propos est de montrer comment, par une gestion purement technicienne du personnel, une multinationale réactive des procédures nazies. L’intrigue épouse la trame d’une enquête, celle dont est chargée Simon (Mathieu Amalric), psychologue rattaché au département des ressources humaines de la filiale française d’une société allemande, sur son supérieur (Michael Lonsdale), dont le comportement erratique ne laisse d’inquiéter la direction. L’argument se développe en trois temps , qui correspondent aux stades successifs de l’éveil moral : 1/thèse : optimisation du personnel, mise à l’épreuve et élimination des plus faibles ; 2/antithèse : dévoilement de l’héritage nazi de la société et de ses liens actifs avec l’extrême droite ; 3/ synthèse : l’ultralibéralisme est la projection contemporaine du nazisme. Adapté du court roman de l’écrivain belge François Emmanuel, dont le texte est prononcé presque intégralement en voix off par Simon, La question humaine fait écho à  l’analyse de la société capitaliste proposée par l’Ecole de Francfort dans les années 60. N’ayant lu  ni l’un ni les autres, je ne suis pas en mesure de commenter la qualité de la transposition. Quant au film, le moins que l’on puisse dire est qu’il se confond avec son sujet. Des tons froids, gris, bruns, des angles droits, des couloirs étranglés délimitent de façon fort conventionnelle l’espace aseptisé de l’entreprise, qui n’est peut-être que le fantasme d’un lieu inconnu, travesti par la peur et le dégoût. L’insistance portée sur les corps – ceux des cadres costumés et cravatés, rasés, lavés, uniformisés – prive les personnages de toute consistance : la caméra coupe les têtes, intentionnellement j’imagine, renforçant ce côté théorique qui stérilise le film. Le jeu d’Amalric, toujours théâtral, ne compense pas (ou renforce) son manque d’incarnation. Faut-il le voir pleurer nu sur un lit défait, faut-il assister à ses défaillances sexuelles et à ses difficultés relationnelles pour croire, non en lui, mais en ce qu’il représente ? Sans doute, mais ces palliatifs ne fonctionnent pas. Pour ma part je n’ai vu là que performance d’acteur au service d’une argumentation. L’étau qui se referme autour de Simon cloisonne le récit avec la force d’un axiome. Et c’est là que ça déraille : l’emprise croissante du passé sur le présent  finit par déséquilibrer le récit  – lettres et  compte-rendus lus à haute voix, confessions et témoignages horrifiques sur l’extermination des Juifs engloutissent le présent de l’entreprise qui, du moins je le pense, constitue tout de même le sujet principal de l’histoire.  Dès la moitié du film, tout converge vers la Shoah. Il y a quelque chose de foncièrement malhonnête dans ce transfert émotionnel. Surtout n’est-ce pas faire trop d’honneur aux nazis que de leur attribuer l’exclusivité du Mal ? N’est-ce pas surestimer leur influence  que de les tenir comme responsables des dérives actuelles du capitalisme ? Partant d’un constat valable, la critique se réduit à une équation sinon dangereuse, (car elle occulte l’essentiel, qui malheureusement tient plus de l’humain que d’une période donnée de l’Histoire), tout au moins stérile, puisque fermée. En réalité, ce qui caractérise les nazis est une forme de systématisation qui, effectivement, risque de se reproduire à l’infini. Aussi est-il bien plus urgent de démonter les rouages du système que de le personnifier, un peu naïvement, et de faire l’impasse sur sa remise en cause par une sorte de chasse aux sorcières anachronique. Car au final, La question humaine revient à tracer un cercle maudit, de folie et de culpabilité,  et à se désoler d’un éternel retour qu’elle contribue pourtant à promouvoir. La musique, posée comme seule alternative, participe de cette lecture appauvrie de la société. C’en est presque vulgaire : les raves, la drogue, l’alcool, la dépossession aménagent dans le quotidien glauque des employés une échappatoire plus glauque encore ; ailleurs, dans la « vraie vie », subsiste une « vraie » musique, sonates ou chants traditionnels,  qui exigent une écoute concentrée, et donc du temps, une disponibilité spirituelle que les travailleurs robotisés n’ont pas le luxe de cultiver…  Ah ! la liberté merveilleuse des artistes ! Voilà comment la caricature gâche un sujet pourtant essentiel… Sa dureté même devient un obstacle à l’analyse, et la critique est annulée par l’étroitesse du raisonnement qui la contient.

La question humaine, de Nicolas Klotz, avec Mathieu Amalric et Michael Lonsdale.

Les portes brûlent dans leur cerveau

Qu’y a-t-il, sous les hurlements, la colère, les pleurs ?  Que dissimulent les rires et les étreintes, les yeux fermés ? Que renferme une maison bien rangée, un joli jardin, des murs solides ?

Revenons en arrière de quelques décennies, prenons un jeune couple et leurs deux enfants.  Donnons-leur la chance de ne pas avoir de problème majeur, ni souci financier ni maladie grave.  Osons, sans méchanceté, les identifier comme représentatifs  d’une classe moyenne modérément instruite, travailleuse et saine. Bien sûr, son rêve à elle, son rêve ancien déjà, est d’être actrice. Elle imaginait les triomphes, les personnages au-travers de son corps, sa voix portant loin,  créatrice et voyageuse, toujours au-devant d’elle et l’entraînant ailleurs, dans des lieux, des vies nouvelles. Plus modestement, lui ne désirait qu’une chose : ne pas marcher dans les pas de son père, employé anonyme d’une société indifférente, ouvrier de l’ennui et de la routine. Mais les enfants sont apparus, il a fallu trouver la  jolie maison en dehors de la ville, arranger, ranger, organiser, entretenir. A présent c’est tout le contraire du rêve. La désespérante morosité. Je t’aime devient supplique, résignation, locution abusive et constat d’impuissance ; je t’aime et je ne t’ai jamais aimé ; désir pour soi non pas de l’autre.

Autant filmer jusqu’à l’impasse, sans craindre l’actualité du sujet. Laisser les acteurs livrer leurs excès ;  montrer l’insoutenable dissolution. Distiller, dans un récit sans originalité, les lueurs de la pénombre, les fulgurances regrettables, le fou qui dit la vérité, les insultes peut-être fondées, et les ironies du sort qui  sait si bien compléter l’incapacité humaine.

Revolutionary Road, de Sam Mendes, avec Leonardo DiCaprio et Kate Winslet , d’après le livre de Richard Yates – à voir au cinéma.

Lien 1 : autres films de Sam Mendes

Lien 2 : Qui a peur de Virginia Woolf ? de Mike Nichols, avec Elizabeth Taylor et Richard Burton.

***

Trop tard dans la pluie fallacieuse

Les voici réunis ceux que l’amour a séparés

Les fenêtres se déversent dans leur cœur

Et les portes brûlent dans leur cerveau.

Dylan Thomas

(Anniversaire de Mariage)