Emerveillement

« Souvent j’envie ceux qui savent photographier la vie. Moi je la fuis – je pars de rien – je ne témoigne de rien – j’invente une histoire que je ne raconte pas, j’imagine une situation qui n’existe pas – je crée un lieu ou j’en efface un autre, je déplace la lumière – je déréalise et puis j’essaie… Je guette ce que je n’ai pas prévu, j’attends de reconnaître ce que j’ai oublié – je défais ce que je construis – j’espère le hasard et je souhaite plus que tout être touchée en même temps que je vise… » Sarah Moon

Il me semble – et c’est une chose que je sens très profondément – que le merveilleux se soumet trop souvent à l’artifice. Des œuvres dont on loue la force imaginative sont à mes yeux mort-nées : elles sont pensées, construites, consciemment élaborées. Or, de tous les domaines de la création, le merveilleux est celui qui tolère le moins la préméditation. Entre le rêve éveillé et le rêve endormi, la différence est infinie. Dans ses études sur les quatre éléments, Bachelard distingue l’image vraie (dynamique) de l’image formelle (artificielle):

« On veut toujours que l’imagination soit la faculté de former des images. Or, elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images. S’il n’y a pas de changement d’images, union inattendue des images, il n’y a pas d’imagination, il n’y a pas d’action imageante. Si une image présente ne fait pas penser à une image absente, si une image occasionnelle ne détermine pas une prodigalité d’images aberrantes, une explosion d’images, il n’y a pas d’imagination. Il y a perception, souvenir d’une perception, mémoire familière, habitude des couleurs et des formes. Le vocable fondamental qui correspond à l’imagination, ce n’est pas image, c’est imaginaire. La valeur d’une image se mesure à l’étendue de son auréole imaginaire. Grâce à l’imaginaire, l’imagination est essentiellement ouverte, évasive. » Gaston Bachelard, L’Air et les Songes.


Aujourd’hui, j’en suis certaine, il existe un gigantesque entrepôt du merveilleux qui tient lieu d’imaginaire collectif. Les cinéastes y puisent paresseusement, ils en font  la promotion (les dessinateurs, les animateurs), secondés par l’industrie des produits dérivés, et lorsqu’on ferme les yeux pour s’abandonner à la rêverie, c’est encore une imagerie préfabriquée, pauvre et stérile, qui emplit le champ des visions nocturnes. Des figures rationalisées, tirées à l’encre épaisse qui opacifie plus qu’elle ne laisse transparaître.

Son nom est rattaché à la photographie de mode, mais c’est sans doute par accident. Sarah Moon est une artiste de l’imaginaire. Quatre contes : Circuss (La petite fille aux allumettes / Andersen), L’effraie (Le petit soldat de plomb / Andersen), La sirène d’Auderville (La petite sirène), Le fil rouge ((Barbe bleue / Perrault) – travail de réécriture qu’annonce la modification des titres. N’osant espérer, méfiante, souvent déçue, je suis éblouie. Ici, il n’est pas question d’illustrer, encore moins de paraphraser, ni même de filmer. Assimilé, intériorisé, vécu, le conte rejaillit comme rêve intime de la photographe. Tout est vrai. La lenteur et l’accélération, l’ellipse, le flou, le grain mystérieux, les taches palpitantes de couleur, l’être diaphane mangé d’ombre, le regard creux, ni vivant ni mort, trace d’incarnation prête à se dissoudre dans l’instant… Nul besoin de reconstituer un « univers », une « époque » : c’est sur une toile contemporaine que Sarah Moon incruste le merveilleux,  naturellement. Si la petite sirène doit ses maudites jambes à la mafia ukrainienne plutôt qu’à une sorcière, si Barbe bleue exerce le métier d’impresario et que la frêle petite fille aux allumettes souffre de la faillite d’un cirque, les châteaux et les sortilèges ne sont plus nécessaires. Pas plus que Sarah Moon n’intellectualise  les contes ne tente-t-elle de maquiller le réel. Car le merveilleux, à mi-chemin entre  sensation et  sentiment,  rejaillit des apparences. La bande-son, qui mêle avec goût tous les styles de musique (Shostakovitch, Pousseur, Vivaldi, musiques traditionnelles, électro…), participe de cette juste recréation de la vie, qui consiste à montrer le monde tel qu’il pourrait être – tel qu’il est peut-être, à un battement de paupière près…

Le bouquet de lys en fer forgé, cadeau de Barbe bleue à sa jeune épouse

Quatre Contes, de Sarah Moon


Miyazaki ou la réinvention de la nature.

De tous les contes (qui furent, avant même que cela ne devienne une passion et n’occupe une part déraisonnable de mon temps, mes premières lectures, formatrices, fiévreuses, ferventes), La Petite Sirène d’Andersen est resté comme ma préférence. Parfois je marche dans ses pas, sur des éclats de verre,  parfois je regarde les étoiles, songeant que ce séjour là-haut, présenté comme une sublime consécration,  ne peut compenser une vie gâchée, parfois je souhaiterais qu’elle ait agi autrement, qu’elle ait conservé son corps hybride, refusé l’ignoble pacte de la sorcière ou tué sa rivale, mais en réalité, ma fascination pour ce conte-là  tient précisément  à son déroulement impitoyable et à la cruauté qu’il inflige à l’héroïne. Pour cette raison, j’ai toujours évité les films et les animations dérivées de cette histoire, car, me semble-t-il, aucune n’en respecte le pessimisme absolu. Et puis, la semaine dernière, j’ai vu Ponyo… une petite fille-poisson qui, tombée amoureuse de son sauveur (un gentil garçon de son âge, Sosuke), décide de s’humaniser pour quitter la mer. Ne serait-ce pas une variante de la petite sirène ? Étrangement non : Ponyo est tout entière la création de Miyazaki, et les analogies avec l’héroïne d’Andersen pourraient presque paraître fortuites, tant ce personnage espiègle et impulsif , innocent et rieur, s’intègre à l’univers du maître japonais, proches en âme de ses sœurs Chihiro et princesse Mononoke.

Et c’est ainsi que je me suis attachée à ce récit merveilleux, ravie d’y voir dessinés certains lieux rêvés – maison sur une falaise surplombant la mer, cité intégrée à la nature – et savoureusement représentés des gestes quotidiens, éclats de bonheur en miniature que la fatigue recouvre jour après jour de poussière. Pour Ponyo-le-poisson transformée en petite fille, tout est un enchantement. A commencer par les nourritures terrestres : une cuiller plongée dans un pot de miel dont le nectar s’écoule voluptueusement dans le thé, ambré, rond, concentration de lumière et de sucre. Les pâtes qui gonflent paresseusement dans l’eau, accompagnées de légumes ludiques et multicolores (flagrant délit d’autocensure : je ne mentionnerai pas la passion de Ponyo pour le jambon!) C’est sous sa forme animale que Ponyo gagne le cœur de Sosuke, et même s’il accueille avec joie la métamorphose du poisson en petite fille, on sent qu’elle ne lui est pas forcément indispensable : il aime la petite fille comme il aimait le poisson, d’un instinct protecteur qui n’est guère de son âge. De l’enfant, Sosuke n’a guère que l’apparence… Pour le reste, les traits de caractères, tels que l’innocence, le spontanéité, le désintéressement, qui semblent chez lui devoir s’y rattacher, s’apparentent en réalité à sa nature particulière, dont le chiffre n’est que le symbole. Miyazaki explique en effet que cinq ans est l’âge crucial qui sépare l’enfance de la divinité. Ainsi Sosuke est-il d’autant plus remarquable – et son aventure emblématique – qu’il n’est pas encore tout à fait humain. Cette grande simplicité, qui est, en quelque sorte, la marque des animations de Miyazaki, offre à la fois de multiples interprétations et la douceur d’une rêverie ininterrompue. S’il enrichit son propos de références, celles-ci ne parasitent jamais l’imaginaire comme le feraient, par exemple, celles dont abusent les productions américaines, clins d’œil culturels immédiats, comiques peut-être mais stérilisants pour la pensée. L’univers de Miyazaki, profondément cohérent, se nourrit d’archétypes, de mythologies ; aussi, lorsqu’il fait le procès social et écologique de ses contemporains, l’imaginaire n’en reste pas moins sensible. Le tsunami soulève la mer comme une symphonie, tour à tour puissante, généreuse, furieuse, destructrice : une représentation certes anthropomorphique, mais efficace, qui explique ordre des choses actuel par les généalogies anciennes. Vibrant, sincère, le panthéisme de Miyazaki se présente paradoxalement comme une idée révolutionnaire : gentille histoire d’amour entre deux enfants mais pamphlet rageur pour une union inconditionnelle, physique, charnelle entre l’homme et son environnement. Au-delà de l’évidence utopique, Miyazaki  a  surtout un talent inouï pour faire jaillir, de l’harmonie qui lie ses idées aux images, un univers émouvant, extrêmement désirable, dont le dessin débordant de poésie, mais aussi naïf, léger et immédiatement identifiable, réveille nos rêves primordiaux, peut-être, malheureusement, oubliés.

Ponyo sur la falaise, de Hayao Miyazaki – au cinéma

Hayao Miyazaki : films et musiques, disponibles à la médiathèque.