Inventions juxtaposées

A propos de : J. S. BACH (1685-1750), « Inventions et symphonies, suite française V », piano : Till FELLNER (ECM, 2009)

Paul Klee, "Ancient Sound "(1925)

L’œuvre pour clavier de Bach apporte la preuve que le pouvoir émotionnel de la musique n’est le fait ni de son auteur, ni de son temps. Les conventions esthétiques jouent un rôle superficiel dans la production d’une époque. Les règles et les goûts qui s’en dégagent font l’effet d’une buée agglomérante, utile pour une remise en contexte, insuffisante pour l’imagination. En ce sens, l’histoire de l’art en tant que discipline n’est presque pas une histoire de goût : pragmatique, elle ne dévie de son carcan structurel qu’à la suite des artistes iconoclastes qui « redécouvrent» et réinventent le passé. Pourtant – c’est ce que montre très justement Malraux dans sa Recherche – la compréhension de l’art gagne à juxtaposer les époques et les espaces. J’ajoute qu’en musique, l’écoute la plus intense n’est pas forcément la plus savante. Qu’elle soit nourrie de science ou de conscience, qu’elle surabonde ou fasse défaut, elle est l’exact reflet de la création : elle relève d’un processus irrationnel, positivement instable.

Pour reprendre l’exemple de Bach, non seulement le piano a depuis longtemps supplanté le clavecin, mais nous apprécions aujourd’hui des pièces qui, au XVIIIème, n’étaient pas même jugées dignes  d’être imprimées. Ainsi les Inventions se confinaient-elles à l’apprentissage de la technique. Entre temps, l’écoute a évolué. La forme brève, les motifs mathématiques, les rythmes accélérés et le dégagement précis du son, note par note, sont devenus des valeurs à part entière. Ce caractère « technique » de l’œuvre, qui pouvait, auparavant, en limiter la diffusion, je crois pouvoir affirmer que nous le remarquons à peine ; si du reste, nous en percevons la trace, nous ne l’en aimons que davantage. A cela s’ajoute une notion de quantité. Que l’œuvre pour clavier de Bach attire tant de pianistes tient moins du rite de passage que de l’expression d’un désir très contemporain. La multiplicité des enregistrements manifeste une ferveur que la quête de l’« interprétation définitive » sanctionne sans contrepartie. En musique l’abondance fait sens. La masse des œuvres écrites et non encore écrites est un flux auquel il est beau de voir adhérer les interprètes, tantôt par grappes, tantôt solitairement. Parler d’excès dans ce domaine, c’est se faire contempteur de l’art. Bien sûr un travail de défrichement s’impose (indépendamment du nombre) ; bien sûr toutes les interprétations ne se valent pas, quelques-unes se distinguent, les autres s’effacent. L’essentiel est de considérer cet enthousiasme comme un phénomène, comme une valeur aussi, une forme d’expression propre à notre époque. Dans le jeu de Fellner, il faut sentir le bouillonnement de ces intentions diverses ; elles s’additionnent et agissent simultanément. Le pianiste, par son investissement personnel, participe d’un geste artistique plus vaste, qui est la création du moment présent, dont nous faisons nous-mêmes partie, en l’écoutant à notre tour.

J. S. BACH, « Inventions et symphonies, suite française V », piano : Till FELLNER

Le son dans la musique

Les instruments sont versatiles, et il n’existe pas de son qui n’émane davantage d’une époque, d’une forme, et surtout, d’un musicien, que d’un organe conçu, selon les strictes lois de l’acoustique, comme un moyen, un passage, un lieu de métamorphose, par lequel l’idée devient sensible.

Ainsi peut-on voyager très loin, dans le temps, dans l’espace et, plus  loin – de textures sonores en dérives mentales – dans la pensée et ses perceptions ,  simplement par l’écoute. Prenons un violon, et un piano. Traçons une ligne dans le temps, de Bach à Schnittke, en passant par Paganini et Martinu. Ces hommes sont aussi des pays, Allemagne, Russie, Italie, Tchéquie. Des caractères, des sensibilités : figures insaisissables du passé qui ne subsistent qu’en tant que traces, notes sur partitions. D’un instrument purement monodique, on dit que Bach fait jaillir du violon d’extraordinaires polyphonies. Entre les mains virtuoses de Paganini, le violon éveille un tel pouvoir de fascination qu’aujourd’hui encore, il stimule l’imagination des musiciens. Schnittke rend hommage à son geste-fantôme, foisonnant, expansif, et l’affecte à son propre univers. Comment le violon tchèque de Martinu s’exerce-t-il ? Avec naturel : il danse,  en rythme il heurte et plonge dans la terre, dans la joie de l’immédiat. La musique disparaît aussitôt qu’elle apparaît, sa durée toujours instable la rend fuyante et seule la mémoire semble capable de la capturer. Chaque expérience est unique. Si l’on recherche le violon, en allant, par exemple, écouter Lorenzo Gatto, au travers des quatre compositeurs qu’il a choisis, on peut décider de l’entendre différemment, cette fois. De prêter l’oreille aux vibrations, aux modulations. Les couches internes du son, avant même que ne s’expose la trame musicale. Refuser le mélodie pour découvrir une intériorité sans contours.

Lien 1 : Concert de Lorenzo Gatto (violon) et Milos Popovic le 15/03. (photo)

Lien2 : Lorenzo Gatto à la médiathèque